5. juin, 2018

50 ans, c'était hier

C’était à l’automne 1968, je m’en souviens comme si c’était hier. Le pharmacien nous avait téléphoné pour nous annoncer la bonne nouvelle. Le test de grossesse pour lequel mon épouse avait déposé un contenant d’urine la veille s’avérait positif. Ma belle-mère avait dit à mon épouse : « Heureusement, tu pourras accoucher à l’hôpital, maintenant c’est gratuit. » En effet, en 1968, l’assurance-hospitalisation était en vigueur, mais pas l’assurance-santé. Accoucher à l’hôpital représentait alors une grande percée dans l’évolution des soins. L’accouchement à domicile représentait de grands risques et peu de familles n’avaient connu dans leur entourage un ou plusieurs cas où cela avait mal tourné avec le décès du bébé ou de la mère ou parfois des deux.

Mais il restait à payer le médecin qui ferait le suivi de grossesse et l’accouchement. À cette époque, je travaillais comme technicien de laboratoire dans un grand hôpital montréalais. J’y gagnais $80 par semaine. Le docteur, un médecin de famille, demandait $350 pour 6 visites de grossesse et l’accouchement lui-même, soit un peu plus d’un mois de mon salaire.  

Avant et aujourd’hui

Mais, durant ces années, les listes d’attente n’existaient tout simplement pas. Lorsqu’on se présentait au bureau du médecin, on avait à peine le temps de s’asseoir avant d’être appelé à son cabinet. C’était l’époque où les médecins attendaient les patients. Je pourrais même ajouter que contrairement à nos jours, les médecins d’alors cherchaient des patients alors qu’aujourd’hui, ce sont les patients qui cherchent un médecin.  

Par contre, avant l’assurance-maladie, mieux valait ne pas être malade trop souvent. Car sinon les factures s’empilaient rapidement. Souvent durant sa vie, mon père devait se trouver un emploi supplémentaire à celui qu’il occupait le jour parce que ma mère était de santé fragile et il lui fallait payer les factures médicales. Celles et ceux qui ne pouvaient pas se payer un médecin, se traitaient du mieux qu’ils le pouvaient avec des remèdes qu’on disait de « grand-mère » et diverses décoctions à base de plantes. On n’appelait le médecin que lorsque tout avait été essayé sans succès et le plus souvent à la dernière minute. Dans bien des cas, la maladie avait tellement évolué, que le docteur ne pouvait plus rien faire.

L’arrivée de l’assurance-maladie.

L’arrivée de l’assurance maladie eut l’effet d’un miracle tant pour les patients que pour les médecins. Pour les patients, c’était enfin l’accès à des soins professionnels sans avoir à hypothéquer sa maison et se ruiner. Pour les médecins, ils n’avaient plus à chercher des patients, ceux-ci se présentaient et surtout, ils n’avaient plus à courir après les paiements de leurs factures, tout était remboursé, rubis sur l’ongle, par la RAMQ. En somme, tout le monde était heureux, que demander de mieux?

Et 50 ans plus tard.

Avouons-le d’emblée, personne ne voudrait revenir à la situation d’avant les années 1960. Mais, on doit aussi l’admettre, le bonheur total de 1968 n’a pas su durer bien longtemps. La gratuité a un prix, et souvent ce n’est pas celui auquel on s’attendait. Bien sûr, il y a les coûts du système, environ 51% du budget de la province ce qui est loin d’être négligeable. Mais il y a aussi un autre prix, plus insidieux et surtout plus dommageable à long terme. Il s’agit de la déresponsabilisation. Dans notre merveilleux système de santé, plus personne n’est responsable de quoi que ce soit à partir de sa santé individuelle jusqu’à la gestion du système de santé lui-même.

Malgré les centaines de millions investis dans les diverses et nombreuses campagnes de prévention, en général, on est de plus en plus gros, on fait cde moins en moins d’exercice, trop de gens fument encore, et bientôt, à la consommation d’alcool qui apporte son lot de problèmes s’ajoutera celle du cannabis. On n’arrête pas le progrès.

Une responsabilisation d’abord collective

S’il est difficile de convaincre chacun des 8 millions et quelques Québécois, le commencement du succès sera une collectivité qui s’implique et prend en charge son système de santé. C’est pourquoi, ce journal existe et c’est aussi pourquoi que je réclame depuis plusieurs années à cor et à cri la création d’un bureau des usagers, un organisme qui permettrait à la collectivité, en réalité, aux collectivités (les diverses associations de patients, les syndicats, ordres professionnels et travailleurs de la santé) de prendre leurs responsabilités et de travailler ensemble à la réalisation d’un meilleur système de santé. Nous avons tous une responsabilité individuelle face à notre santé. Le gouvernement a la responsabilité de créer le bureau des usagers afin de leur permettre, collectivement, d’assurer leurs responsabilités.