29. juin, 2019

Éditorial 22 juin: Éliminer l'hépatite C: si on veut, on peut!

Le 8 mai 1980, l'OMS confirma officiellement par sa résolution WHA33.3 que le dernier cas répertorié de la variole avait été diagnostiqué en Somalie en début 1977. Ce fléau qui avait décimé tant de millions de personnes était dorénavant bel et bien éradiqué. Ce fut une victoire, malheureusement unique dans toute l’histoire humaine. Aujourd’hui, le Québec pourrait prendre un rôle de leadership mondial dans l’élimination d’une autre maladie : l’hépatite C. Saisira-t-on l’occasion ?

Pourquoi peut-on espérer aujourd’hui éliminer l’hépatite C ?

La réponse est simple : la découverte récente de médicaments antiviraux à action directe (AAD) permet maintenant de guérir plus de 95% des patients souffrant de l’hépatite C en  8 à 12 semaines et ce, sans effet secondaire. Dans un article publié dans le Star d’Halifax, l’infectiologue Lisa Barrett affirme que l’arrivée de ces médicaments permet non seulement de traiter les patients atteints par le VHC mais d’éliminer cette maladie. (https://www.thestar.com/halifax/2019/06/11/new-drug-coverage-for-hepatitis-c-patients-in-ns-cheered-but-movement-on-elimination-strategy-needed-experts-say.html).  Ce nouveau médicament ne fait pas qu’apporter une innovation dans la qualité des traitements. Il constitue une innovation dite de rupture avec tous ce qui se faisait auparavant dans le traitement de l’hépatite C. Il ne provoque pas les effets secondaires semblables à ceux de la chimiothérapie, (comme ce fut le cas avec les anciennes thérapies dont l’usage de l’interféron était souvent nécessaire) et est beaucoup plus simple à administrer que les anciens traitements l’étaient. De plus quelques-uns des AAD sont maintenant pangénotypiques, c’est-à-dire qu’ils couvrent tous les génotypes du virus de la maladie, annulant ainsi tout recours préalable aux tests pour trouver le génotype qui étaient nécessaires avec les autres traitements. L’Institut national d’excellence en santé et services sociaux du Québec a d’ailleurs approuvé en avril dernier la plus récente version d’un de ces médicaments AAD. (https://www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/INESSS/Inscription_medicaments/Avis_au_ministre/Avril_2019/Maviret_2019_04.pdf)

 « Bien qu’elle soit évitable et guérissable, l’infection au virus de l’hépatite C (VHC) est décrite comme étant « la maladie infectieuse la plus coûteuse » au Canada, car elle cause la perte d’un plus grand nombre d’années de vie que toute autre maladie infectieuse au pays. À moins d’actions urgentes, le VHC continuera de se transmettre et le Canada sera aux prises avec des taux croissants de maladie et de décès associés au VHC au cours des prochaines années, accompagnés par une hausse des coûts de soins de santé[i]»

Il faut aussi rappeler que l’hépatite C, lorsqu’elle n’est pas traitée en temps opportun, peut entraîner la cirrhose du foie, le cancer du foie et même le décès.

Alors qu’est-ce qui cloche ?

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : « En 2015, sur les 71 millions de personnes infectées par le VHC dans le monde, 20% seulement (14 millions) connaissaient leur situation. Parmi les sujets diagnostiqués, 7,4% (1,1 million) ont débuté le traitement en 2015. Sur ceux qui ont démarré le traitement en 2015, près de la moitié ont eu des antiviraux à action directe (AAD). Ces dernières années dans le monde, le nombre cumulé des personnes mises sous traitement a atteint 5,4 millions en 2015. La plupart des patients soignés avant cette date ont eu des anciens traitements, principalement à base d’interféron. » (https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/hepatitis-c)

Nous avons les médicaments, leurs coûts sont accessibles notamment en raison du fait qu’ils ont tous fait l’objet d’ententes confidentielles d’inscription avec l’Alliance pharmaceutique pan-canadienne (APP), et les nombres d’années de perte de vie ainsi que les coûts directs de cette maladie au système de santé pourraient être éliminées. Alors pourquoi ne sommes-nous pas en mesure d’annoncer aujourd’hui une date à laquelle l’hépatite C sera définitivement éradiquée de la surface de la terre comme le fut la variole ? Deux raisons majeures : l’une sociale et l’autre… politique.

Les raisons sociales

La difficulté principale est de pouvoir dépister TOUTES les personnes porteuses du virus de l’hépatite C. Comme la maladie peut demeurer sans aucun symptôme pendant des dizaines d’années (elle est alors dite asymptomatique), les porteurs du virus de l’hépatite C, ne sachant pas qu’ils sont porteurs, peuvent contaminer plusieurs autres personnes et le virus continue ainsi à se répandre à la vitesse grand V.   

« Au Canada, le VHC affecte de façon disproportionnée plusieurs populations, notamment les personnes qui s’injectent des drogues (un groupe où l’on recense jusqu’à 85 % des nouvelles infections), les personnes autochtones, les personnes ayant une expérience d’incarcération dans un établissement fédéral ou provincial, les immigrantes et les personnes nouvellement venues de pays aux taux élevés de VHC ainsi que les hommes gais, bisexuels ou ayant des rapports sexuels avec des hommes. La réponse au VHC au Canada nécessite des efforts spécifiques concernant ces groupes de personnes, qui sont souvent laissés de côté par les programmes généraux de soins pour le VHC. Les personnes de ces populations prioritaires (Figure 1) pourraient avoir besoin d’interventions sur mesure afin d’avoir un accès équitable à des services de qualité en matière de VHC. De nombreuses personnes à risque pour le VHC ou vivant avec celui-ci sont aux prises avec la stigmatisation et la discrimination, ce qui les dissuade d’avoir recours aux services de prévention et de dépistage, aux soins et traitements, de même qu’à d’autres services sociaux essentiels. Il est crucial de « déstigmatiser » le VHC afin que la prestation de services soit efficace et joigne les personnes qui en ont le plus grand besoin. »[ii]

Nous estimons que plus de 40% des 250 000 personnes vivant avec le virus de l’hépatite C (VHC) au Canada ne savent pas qu’elles sont porteuses de la maladie.

Il faut donc entreprendre des actions sociales d’envergure pour dépister l’ensemble des personnes porteuses du VHC. Un fait à noter, les personnes nées entre 1945 et 1975 (les baby-boomers) représentent plus de 60 % de l’ensemble des infections au VHC, au pays. En effet, durant leur jeunesse ou après, plusieurs de ces personnes ont tenté des expériences avec des drogues injectables.

En route vers le succès

Les gouvernements dont celui du Québec devront donc travailler avec les mêmes objectifs pour atteindre ces trois cibles : 1) Dépister les personnes porteuses du VHC, 2) offrir des moyens sécuritaires pour limiter le plus possible la propagation du VHC (distribution de seringues stériles et de lieux sécuritaires et 3) Guérir toutes les personnes qui découvrent qu’elles sont infectées par le VHC. Pour aider ces divers paliers de gouvernement, le Réseau Canadien sur l’Hépatite C a proposé un modèle directeur pour éclairer les efforts d’élimination de l’hépatite C. La référence en fin de l’article vous donne accès à ce plan d’une centaine de pages.

Un obstacle à franchir

Mis à part les problèmes de dépistage et de prévention, un obstacle fait ombrage aux volontés de santé publique de nos élus : les groupes qui sont touchés par le VHC (consommateurs de drogue par injection, prisonniers, etc.) ne représentent pas un électorat sensible aux élus présents et futurs et les personnes non touchées par le VHC ressentent peu de sensibilités (sinon pas…) aux groupes qui sont touchés par le VHC.

Mais si on veut se débarrasser une fois pour toute du VHC, il ne faut pas penser en termes d’électeurs potentiels mais plutôt en santé publique mondiale. Le Québec aura-t-il l’audace de prendre la position de tête et de se démarquer ?



[i] et i[i]Comité de rédaction et Groupes de travail du Modèle directeur du Réseau Canadien sur l’Hépatite C. Modèle directeur pour éclairer les efforts d’élimination de l’hépatite C au Canada. Montréal, QC : Réseau Canadien sur l’Hépatite C; 2019. Accessible à : http://www.canhepc.ca/fr/modele-directeur/publication  (consulté le 26 mai 2019).