7. déc., 2019

Cancer et spiritualité

À l’approche du temps des Fêtes, la spiritualité reprend des formes. C’est pourquoi je me permets ici de reprendre un chapitre que j’ai eu le bonheur d’écrire avec les docteurs Henri-Louis Bouchard et Dominique Synnott dans notre livre intitulé : Le cancer au jour le jour, paru aux éditions Logiques en 2006. Voici donc cet extrait :

Il faut ici comprendre le terme spiritualité dans son entier et non dans le sens limitatif que les diverses religions lui ont accordé. Vous n’entendrez donc pas parler ici de foi, de croyances ou encore de la façon dont les différentes religions abordent la vie après la mort. Notre but tout au long de cet ouvrage ne concerne pas la mort ou ce qui la suit. Il est, rappelons-le, de chercher à vivre pleinement le temps qu’il nous reste bien souvent une journée à la fois. Dans cette optique, la spiritualité peut jouer un grand rôle. La spiritualité concerne le caractère de ce qui est indépendant de la matière. La compréhension des autres, l’ouverture sur le monde, l’amour font tous partie de la spiritualité ainsi que toutes les notions plus ou moins abstraites de l’âme, de l’esprit, etc. La prise de conscience de notre état, de notre condition de mortel en représente un jalon important. Elle sera, pour celle ou celui qui la comprend bien, une motivation constante à apprécier chaque instant de vie en ce qu’elle a de bon à nous offrir. À l’exemple de mon patient qui affirmait trouver belle la pluie qui tombait sur sa fenêtre d’hôpital, puisque c’était la première qu’il voyait depuis qu’il avait appris qu’il était atteint du cancer, il y a toujours moyen de regarder d’une façon différente une situation donnée.

Le mythe du positivisme

À trop appuyer la thèse du positivisme, il peut aussi en ressortir des effets pervers. Le soit positif peut devenir une rengaine culpabilisante. Plus que n’importe qui, vous avez le droit de ne pas être particulièrement et surtout constamment positif. Dans le cheminement que sera le vôtre, il ne s’agit pas de s’astreindre à des maximes plus ou moins vides de sens pour vous. Socrate, un philosophe de la Grèce Antique disait que le plus important était de se connaître soi-même. Pour bien des personnes, l’arrivée d’un cancer a été l’occasion de mettre en pratique cette théorie. Le cancer peut changer bien des choses dans une vie, mais il ne peut le faire qu’au rythme et selon la capacité de chacun. Accabler une personne de l’obligation d’être positive revient en quelque sorte à la blâmer de son état de santé vacillant à l’occasion. Par exemple, un patient atteint de leucémie vient d’apprendre que son décompte plaquettaire a diminué malgré la chimiothérapie qu’il poursuit courageusement. Il pourrait penser : « C’est ma faute, je n’ai pas été assez positif durant mes traitements. » Non seulement se culpabilise-t-il inutilement mais en plus il accroît sa détresse et sa tristesse. Et c’est exactement ça le plus pénible! Le but ultime de tout être humain, cancéreux ou pas, est d’être heureux. Toute forme de pensée ou toute idéologie qui nous éloigne de cet objectif est pour le moins mal à propos. Dans la vie après un cancer, il devient primordial de ne jamais perdre cet idéal de vue tout autant d’ailleurs que dans toute vie.

Et pourtant

Il est si facile de retomber dans la routine et de rejoindre l’engrenage antérieur. Certains ne réaliseront pleinement l’urgence du bonheur qu’après une ou même deux récidives. D’autres n’y parviendront malheureusement jamais. Par contre, ceux qui ont adopté cette quête du bonheur nous apportent de beaux exemples.

« Notre fille est décédée le 25 novembre. Nous avions à ce moment deux garçons âgés de 5 et 8 ansIl fallait donc aller leur acheter les traditionnels cadeaux de Noël. Nous en étions à la mi-décembre et mon épouse et moi attendions en file pour payer les fameux cadeaux. Nous observions les visages des gens qui, comme nous, attendaient à la caisse. Il y eut une altercation verbale entre deux personnes, l’une prétendant que l’autre avait tenté de passer avant elle. Nous observions le tout, comme totalement détaché de cette réalité. D’une part, on ne voyait pas beaucoup de visages réjouis dans tout ce brouhaha. Étaient-ils tous comme nous ? Avaient-ils tous perdu un enfant, deux semaines auparavant ? Mon épouse et moi nous sommes regardés et elle m’a souri. Que de bonheur dans ce sourire ! En fait, elle et moi venions de comprendre que dans toute cette foule, nous étions probablement les seuls à bien comprendre la futilité de cette course effrénée aux emplettes. Pour nous, le temps n’avait plus la même dimension, et celui de son sourire complice était comme une portion d’éternité de bonheur. »

Donc ce temps que l’on peut compter au centième de seconde près et que l’on matérialise, comptabilise et gère est devenu pour ce couple, une notion en dehors du matériel, une notion spirituelle. Pourtant, dans la vie de tous les jours, tous et chacun expérimentent la perception spirituelle du temps. Nous avons tous constater que parfois, quelques minutes nous semblent aussi longue qu’une heure et, en d’autres occasions, quelques heures nous ont semblé avoir filé en quelques minutes. Spirituellement, ce couple avait fait un pas de plus. Ils ont vécu, ressenti et verbalisé leur nouvelle perception temporelle. Ils en ont tiré profit. Grâce à leur vécu, ils ont transformé ce que la plupart considérait comme une perte de temps en une portion d’éternité de bonheur.

Les exemples ne manquent pas pour illustrer cette nouvelle perception de la vie et de l’univers quotidien qui l’entoure. Une patiente me racontait que pour elle, cela se vérifiait même dans le goût des aliments qu’elle avalait. « Aujourd’hui, je découvre tous les arômes, toutes les saveurs. C’est comme si je prenais le temps de chercher dans un simple potage l’odeur de chaque légume, la saveur de chacune des épices ».

Une autre patiente connut une seconde carrière grâce à son cancer. Technicienne en audiovisuelle depuis plusieurs années, elle apprend un jour qu’elle a un cancer. Elle avait toujours rêvé de poursuivre ses études et de se lancer en production. Elle a donc entrepris de réaliser son rêve. Tout de suite après ses traitements, elle partait vivre à Tahiti. Puis elle s’installa à Los Angeles où elle rencontra un producteur. Aujourd’hui, ils sont installés au Québec et poursuivent une brillante carrière.

Cette faculté d’accéder ou non à cet état de spiritualisme ne s’enseigne pas réellement. Elle est la résultante d’un cheminement intérieur à chacun l’amenant à une certaine sagesse. Je me souviendrai toujours de ce patient dans la trentaine aux prises avec une tumeur osseuse qui gagnait rapidement du terrain. Située sous le genou, la tumeur était inopérable. Lorsque je lui fis part que la solution consisterait à amputer la jambe au-dessus du genou, il éclata en sanglots au point où je ne pus que le laisser à lui-même en lui indiquant qu’une infirmière qui était de garde toute la nuit connaissait son état et que s’il éprouvait le besoin d’en parler, il pouvait toujours l’appeler. Je revis le patient pendant 4 jours consécutifs et il refusait toujours d’aborder la question de l’amputation. Finalement, le cinquième jour, il se décida. Il me raconta que son épouse et lui étaient propriétaire d’un commerce. Un jour, un client à qui il manquait une jambe se présenta. Après le départ du client, son épouse lui avait affirmé qu’elle ne serait jamais capable d’avoir un mari ainsi amputé. Elle l’avait dit avec suffisamment de conviction que notre patient ne savait même pas comment aborder la question avec sa conjointe. Nous avons dû avoir recours à l’aide d’un psychiatre qui reçut en consultation nos deux amis.

Par contre, l’annonce d’une maladie comme le cancer semble chez plusieurs accélérer ce cheminement. Ils comprennent alors que l’essentiel ne réside pas dans les choses matérielles et développent une spiritualité qui les conduit à une sagesse étonnante. J’ai remarqué que les enfants développent rapidement, probablement de manière intuitive, ces facultés. Quand un enfant atteint d’un cancer me pose une question, c’est la bonne question. Ils n’ont pas tendance à tourner autour du pot et vont très vite à l’essentiel.

L’essentiel est invisible aux yeux, disait Antoine de Saint-Exupéry. Les enfants et les adultes qui ont atteint cette sagesse nous le prouve quotidiennement.