14. déc., 2019

Un dieu est mort d'un AVC

Bien des mots pour bien des maux…

On l’a appelé : coup de sang, apoplexie, accident cérébro-vasculaire et puis accident vasculaire cérébral. N'empêche que la maladie remonte très loin dans la nuit des temps et qu’aujourd’hui encore, elle sévit toujours.

Dieu est mort d’un AVC?

À sa naissance le 15 décembre de l’an 130 de notre ère, Lucius Verus était tout ce qu’il y a de plus humain.  Militaire de grand talent et stratège émérite, il connut une fulgurante carrière, réussissant, entre autres, à pousser les limites de l’Empire romain au-delà de l’Euphrate. En 161, il est sacré Empereur romain et dirigea les destinées de Rome en compagnie de son frère  Marc Aurèle. Reconnu pour son orgueil, sa luxure et ses débauches, il meurt prématurément en 169 après Jésus-Christ.  Eutrope, historien de l’époque, décrit ainsi don décès : « Ensuite, il revint à Rome où il partagea les honneurs du triomphe sur les Parthes, avec son frère, qui était aussi son beau-père. Enfin il mourut dans la Vénétie, en se rendant de la ville de la Concorde à Altinum; il était sur le même char que son frère, lorsque tout à coup il fut frappé d’un coup de sang, genre de maladie que les Grecs appellent apoplexie. »  (référence : http://www.fredericweber.com/articles/mais_comment_donc_est_mort_lucius_verus.htm) D’autres historiens de l’époque avancent plutôt que Verus aurait été empoisonné sur les ordres de son illustre frère, irrité de toutes ses frasques. Mais la thèse de la maladie prévalut et Lucius eu droit aux grands honneurs et fut divinisé pouvant ainsi rejoindre post mortem la multitude des divinités romaines devenant ainsi le premier dieu, à ma connaissance, décédé d’un AVC…

L’AVC selon Hippocrate

Dans : Des maladies, livre deuxième. Argument., la maladie est ainsi décrite par Hippocrate : « 6. (Coup de sang ou apoplexie). Autre maladie : tout à coup, une douleur saisit la tête, et soudain le patient perd la parole et le mouvement. La mort vient en sept jours, à moins que la fièvre ne le prenne; si la fièvre le prend, il guérit (Aph. VI, 51). Il éprouve ces accidents quand la bile noire, étant en mouvement dans la tête, se met à fluer là surtout où il y a le plus de veines, je veux dire au cou et à la poitrine. Puis le lendemain il est frappé d’apoplexie et de perte de mouvement, en raison du refroidissement du sang. Si le corps l’emporte au point que le sang se réchauffe, ou par les choses administrées ou de soi-même, ce liquide éprouve soulèvement et diffusion, il se meut, attire la respiration, écume, se sépare de la bile, et la guérison se fait. S’il ne l’emporte pas, la réfrigération croît; et quand elle est générale et que le chaud est épuisé, le patient devient roide, il ne peut se mouvoir et succombe. Si cette maladie provient d’excès de vins, les accidents sont les mêmes, les causes de mort sont les mêmes, les causes de salut sont les mêmes. (référence : http://remacle.org/bloodwolf/erudits/Hippocrate/maladies2.htm )

Hippocrate et la mélancolie

Selon Hippocrate et ses contemporains, le corps humains contient quatre liquides fondamentaux, appelés les humeurs : le sang qui provient du foie et qui est conduit par le cœur, la lymphe (ou pituite) provenant du cerveau, la bile jaune issue du foie et la bile noire venant de la rate. À chacune de ces humeurs est associé un élément et une personnalité. Pour le sang, la jovialité et le feu (chaleur), pour la lymphe, un caractère lymphatique et l’air, pour la bile jaune, l’anxiété et la terre et pour la bile noire, la mélancolie et l’eau. Cette conception permettait à l’illustre ancêtre de déjà établir les liens entre les origines physiques et psychologiques des maladies (origines psychosomatiques) et ceux de l’homme avec la nature (origine écologique).

La théorie des humeurs perdura très longtemps dans l’histoire humaine. Ainsi au Moyen-âge, le médecin devait surveiller le temps idéal pour faire des saignées et des purges selon l’heure du jour ou de la nuit et selon les saisons. C’est peut-être ici l’ancêtre de la chronothérapie. De plus lorsqu’une humeur l’emporte sur toutes les autres, il convient d’être très prudent dans son traitement si on veut éviter les erreurs. Par exemple, on peut conseiller à un vieillard de boire du vin pour réchauffer ses humeurs, prescription tout à fait interdite chez les jeunes et les enfants. Fait inusité : le biologiste Auguste Lumière (1862 – 1954) reprit cette théorie qu’il rebaptisa : théorie humorale. C’est ce même Auguste Lumière qui avec son frère Louis ont mis au point les premières images cinématographiques.  Inutile de dire que son cinéma connut plus de succès que sa théorie médicale.

Les traitements de l’AVC dans l’Antiquité.

Un crâne datant du néolithique (3 500 Av J.C.) affiche des cicatrices d’une trépanation au silex à laquelle une jeune fille aurait survécu. Il s’agit de la plus ancienne chirurgie (réussie) jamais répertoriée.  La trépanation était utilisée non seulement lors de coup de sang ou d’apoplexie mais aussi lors de convulsions, d’épilepsie ou de divers troubles mentaux. Le but pour Hippocrate était, dans les cas d’apoplexie, de permettre l’évacuation de la bile noire. Il s’agissait fort probablement de sang coagulé, mais les analyses biochimiques n’étaient pas encore disponibles pour nous le confirmer. Mélange de science et de superstition, souvent une partie de la calotte crânienne prélevée était brisée et utilisée par la suite comme amulette pour protéger le malade d’autres crises.  Il faut aussi savoir que la trépanation n’était pas uniquement réservée à des fins médicales. Souvent, on y avait recours pour permettre aux divers démons de sortir de l’esprit d’un possédé. L’autre moyen souvent utilisé lors d’AVC alors était la saignée, qui provoquait une diminution de la pression sanguine et permettait dans le cas d’une hémorragie cérébrale une potentielle cicatrisation ou dans le cas d’une ischémie, un déplacement du caillot obturateur.  Dans un cas comme dans l’autre, les succès devaient être bien plus rares que les échecs…

La neurologie comme science médicale voit son envol débuter au début du XVIème siècle. Comme bien des sciences, elle profite des bienfaits de l’arrivée de l’imprimerie et des planches anatomiques du cerveau sont dorénavant disponibles à tous les étudiants en médecine. Ainsi dès 1543, André Vésale, un grand anatomiste européen né à Bruxelles, publie son traité : De humani corporis fabrica. D’excellentes illustrations expliquent clairement les différents nerfs crâniens, les méninges, l’hypophyse, certains vaisseaux du cerveau et de la moelle épinière, la structure de l’œil, etc.  Un autre grand pas fut réalisé par le médecin britannique Thomas Willis qui produisit deux ouvrages majeurs : Anatomy of the Brain (1664) et Cerebral Pathology    (1676). Il fut le premier à décrire avec clarté le cercle des artères qui irriguent le cerveau.  Grâce à l’arrivée du microscope, J. A. Purkinje put, en 1837, visualiser les cellules du cerveau qu’Heinrich Wilhelm Waldeyer nommera neurones en 1891. Plusieurs grands noms de la science ont étudié le cerveau humain dont René Descartes qui avait émis l’hypothèse que le lien entre un stimulus et une réaction devait passer par un circuit nerveux spécifique. Plusieurs centaines d’années plus tard, Ivan Pavlov montre avec sa célèbre expérience sur des chiens que les réflexes  simples peuvent être modifiés par les fonctions cognitives du cerveau. Plus près de nous, on ne peut ignorer  l’œuvre de Wilder Graves Penfield, célèbre neurochirurgien et fondateur de l’Institut neurologique de Montréal en 1934.

L’état de la situation

De nos jours, l’AVC demeure un problème médical grave. Elle est la première cause de handicap physique chez l’adulte et la troisième cause de mortalité dans la plupart des pays occidentaux. Dans le monde, cinq millions et demi de personnes meurent chaque année suite à un AVC, 75% des victimes ont plus de 65 ans et les hommes sont plus exposés que les femmes. Bien sûr, l’arrivée des médicaments pour contrôler l’hypertension artérielle apporte de nos jours une aide précieuse en prévention et celle des anticoagulants et des thrombolitiques de nouvelles options thérapeutiques lors d’ischémies.