29. févr., 2020

Évaluer l’innovation : une nécessité

Au Québec, c’est connu : nous sommes très créatifs. Nous n’avons qu’à nous rappeler Alphonse Desjardins qui fonde en 1900 le Mouvement Desjardins ou encore Armand Bombardier qui dès les années 1930 démarre la fabrication et la production de ses fameuses motoneiges. À l’époque, on parlait moins d‘innovation mais plutôt de patentes et les Québécois étaient reconnus comme un peuple de patenteux. Le terme venait d’une québécisation d’un mot anglais patent qui réfère au brevet nécessaire pour légitimer l’auteur d’une innovation. Beaucoup plus près de nous, nous n’avons qu’à peser à Clarissa Desjardins, présidente-directrice générale de Clementia qui vient de vendre sa compagnie à une pharmaceutique française pour la modique somme de 1,7 milliard de dollars. À bien des égards, l’innovation est synonyme d’essor économique. Mais est-ce toujours le cas ?

Innovation et santé

Il en est semblable dans le domaine de la santé. Plusieurs centaines d’idées sur les innovations à apporter sont présentement dans le collimateur des divers organismes œuvrant dans ce domaine. De nombreux changements ont été apportés. Nous n’avons qu’à penser à l’arrivée des infirmières praticiennes et des cliniques des maladies hivernales pour n’en citer que deux. Mais de nombreux défis restent à être relevés.

L’accessibilité

Que ce soit l’accès à son médecin de famille, l’accès aux salles d’urgence ou encore à des soins chirurgicaux, les temps d’attente sont toujours trop longs. L’objectif présentement pour une rencontre avec son médecin de famille devrait se situer en deçà de 36 heures. Mais, nous avons encore beaucoup de travail devant nous.

La pénurie de main d’œuvre

Il fut une époque où l’on manquait de médecins, une autre où l’on manquait d’infirmières et une autre encore marquée par le manque en termes de préposés aux bénéficiaires. Les solutions qui passent par des embauches supplémentaires sont importantes, mais vient un moment où ces ressources ne sont simplement plus là… Il faut recourir à des solutions technologiques et des innovations pour répondre à ce défi.

Les coûts du système

Le système de santé coûte cher, très cher. Et le problème majeur tient en réalité de ses succès. Nous disposons aujourd’hui d’une panoplie de traitements de plus en plus efficaces qui permettent aux gens de vivre plus longtemps. Avant les années 1950, en général, un homme mourait vers l’âge de 55 ans, une femme 65 ans. Bien des hommes décédaient dans la cinquantaine à cause des maladies cardiovasculaires. Depuis l’arrivée de médications appropriées et des techniques chirurgicales de plus en plus efficaces, même ceux qui ont eu des problèmes cardiaques dans la cinquantaine peuvent espérer vivre 30 ou 35 ans de plus après une thérapie adaptée à leur condition. Et ceci ne représente qu’un exemple parmi des centaines d’autres. Les personnes vivent donc de plus en plus longtemps et présentent des maladies souvent chroniques qu’il faut traiter. Comme notre population vieillit, nous en arrivons à un nombre de plus en plus grand de personnes âgées ayant besoin de soins coûteux et une jeune population de moins en moins nombreuse pour absorber ces coûts. Une étude dirigée par le professeur Pierre Carl Michaud pour le compte du groupe Cirano prévoit que si rien n’est fait, les coûts de notre système de santé atteindront les 68,9% du budget de la province d’ici 2030 : une situation qui nécessite le déploiement de solutions novatrices et de nouvelles façons de faire.

L’innovation comme solution

L’innovation pourra, dans bien des cas bien ciblés, contribuer à relever ces défis et ainsi maintenir un standard de soins acceptables dans un budget raisonnable.  Par exemple, une nouvelle technique chirurgicale qui réduirait la durée post-opératoire d’un patient pourrait sauver bien des coûts à l’État et en même temps libérer des places à l’hôpital, ce qui permettrait un plus grand accès aux services hospitaliers pour d’autres patients. Bien que cela paraisse simple à priori, l’exécution de tels changements nécessitent une réorganisation des systèmes d’analyses et de gestions. Ceci est en cours et nous ne pouvons qu’en être encouragés.

Il existe au moment d’écrire ces lignes plus de 555 projets d’innovation en santé présentés et potentiellement fructueux. Les budgets et les ressources n’étant pas illimités, des choix s’imposent. Il revient donc aux responsables de devoir créer une méthode d’évaluation des projets basés sur deux valeurs : la plus importante : la valeur santé et ultérieurement la valeur économique.

Mesurer la valeur santé

Au Bureau de l’innovation du Ministère de la santé et des services sociaux du Québec, pour déterminer la valeur santé d’un projet. on propose l’équation ci-haut illustrée

Ce que cette équation tente de faire est d’établir un lien direct entre les projets d’innovations et leurs capacités à s’attaquer aux défis prioritaires dont nous parlions; ainsi la valeur de l’innovation devient fonction de sa capacité à s’attaquer aux problématiques d’accès, de ressources humaines et de coûts; et ceci bien sûr en fonction de sa qualité et de sa pertinence pour les patients.

Cela permettrait de se doter d’un outil d’analyse comparative entre différents projets aidant à la priorisation ainsi qu’à établir des outils de mesures et de suivis pour les projets d’innovation présentés. Une autre innovation qui représenterait le même accès aux patients mais exigeant peu de ressources humaines à un faible coût pourrait s’avérer tout à fait souhaitable en termes de valeur santé même si cette innovation ne profite qu’à un plus faible nombre de patients.

Par la suite, une innovation jugée d’une grande valeur santé pourra passer le test de sa valeur économique qui, elle, est calculé selon le nombre d’emplois que crée cette innovation ajoutée aux investissements privés disponibles, le tout étant divisé par les investissements publics consentis. Plus les numérateurs (nombre d’emplois et investissements privés) sont élevés et plus le dénominateur (investissements publics) est petit, bien sûr, meilleur est la valeur économique de cette innovation. Cette valeur économique est particulièrement importante quand les innovations nécessitent des investissements de démarrages importants.

Voir illustration ci-bas 

Le but ultime

Tous ces chiffres et savants calculs sont, bien entendu, fort nécessaires pour ne pas dire essentiels, mais ils cachent une réalité bien plus importante. En voici un exemple :

Supposons une innovation qui utilise l’intelligence artificielle qui permettrait à partir d’une photographie d’un œil de détecter la rétinopathie. Présentement, la moitié des patients présentant un diabète de type B doit passer ce test qui requiert la présence d’une infirmière. Le test réalisé par un technicien avec la photo analysée par l’intelligence artificielle permettra non seulement de libérer des infirmières mais réduira de beaucoup le nombre de consultations subséquentes avec un ophtalmologiste. Même si l’application de ce test coûtait très cher (notre dénominateur de l’équation), l’accès des patients et la réduction des coûts en ressources humaines (nos numérateurs) justifient d’y avoir recours.

Mais, il y a énormément plus important : combien de patients ne deviendront pas aveugles parce que leur rétinopathie a été mieux contrôlée ? Fermez vos yeux et imaginez-vous que désormais vous vivrez ainsi pour le reste de vos jours et vous avez votre réponse.

Le patient devrait donc être impliqué dans tous ces processus d’évaluation.  Et c’est pourquoi dans l’équation proposée le patient est un facteur de multiplication si important. Si la valeur pour le patient est nulle, cela rend l’ensemble de l’exercice questionnable.

Et bien sûr, il faut appliquer le tout avec discernement!