26. avr., 2020

La Covid-19 et les vieux

« Les personnes âgées accordent à la vie une valeur moins importante que les gens plus jeunes. C’est-à-dire que la mort, c’est une compagne de la vie des personnes âgées. » 

Qui selon vous a déclaré une pareille chose ? Je ne vous laisserai pas languir trop longtemps. Il s’agit d’un médecin, qui plus est, est spécialisé en gériatrie.

Je suis une personne âgée et ce type de commentaire venant d’un grand spécialiste ne fait pas que me décevoir, il m’effraie au plus haut point. La COVID-19 se transformera-t-elle en une occasion supplémentaire d’ostraciser les vieux ? Et en conséquence à l’énoncé de ce gériatre pourrait-on se dire : « Qu’est-ce que ça donne de fournir des soins aux personnes âgées, après tout elles n’accordent pas la même importance à la vie que nous, les plus jeunes ? »

Si certains savants comme notre gériatre ne semblent pas accorder bien de la considération aux plus vieux, certains poètes, bien avant, en avaient fait autant.

« Les vieux ne parlent plus
Ou alors seulement parfois du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres
Ils n'ont plus d'illusions et n'ont qu'un cœur pour deux »

chantait Jacques Brel. Mais il faut dire qu’il n’a pas pu vivre personnellement l’expérience de devenir vieux. Il est décédé à l’âge de 49 ans d’une embolie pulmonaire.

Personnellement, j’ai la chance d’être vieux. J’ai trois enfants extraordinaires, neuf fantastiques petits-enfants et deux arrière-petits-enfants. La vie a pour moi une valeur plus importante que je n’avais jamais imaginée auparavant.

La société et les vieux

Dans cet énoncé du gériatre, au moins deux dangers guettent les vieux (comme moi) dans notre société : l’âgisme et l’ostracisation.

L’âgisme en santé

Il pourrait s’exprimer ainsi : « Si les personnes âgées accordent moins de valeur à la vie, à quoi bon fournir tous les efforts pour les maintenir en santé ? » À partir de quel âge doit-on diminuer l’attention du personnel médical envers les patients ? Quand les patients ont plus de 90 ans, 80 ans, 70 ans ou encore dès 65 ans ? Et pour les chercheurs, ne devraient-ils pas concentrer leurs recherches vers les moins de 65 ans ? Quant aux médicaments, ils coûtent bien cher, alors pourquoi en fournir à des personnes pour qui la vie a une moindre valeur ?

L’ostracisation

Pour leur propre sécurité, présentement et pour un bon moment encore, on demande aux personnes âgées de rester confinées. C’est difficile, mais, en guerre mondiale contre ce coronavirus, nous n’avons présentement aucune arme. Notre seul moyen de survie est de se défendre et la façon efficace de le faire est de rester confiné. Faute d’armes pour attaquer l’ennemi, la seule défense que nous ayons est de ne pas le rencontrer, donc rester à la maison et côtoyer le moins de gens possible. Mais être confiné n’est pas être ostracisé. Même si toutes les personnes âgées sont confinées, la société ne doit pas les ostraciser.

Vieillir la belle affaire

À l’automne dernier, est paru aux Éditions Trécarré le livre Vieillir la belle affaire, garder son pouvoir d’agir que j’ai eu le privilège de co-signer avec le docteur Stéphane Lemire, un gériatre qui manifestement et heureusement ne tient pas le même discours que celui dont je relatais les propos en début de cet article. En conclusion de ce livre, nous y écrivions : « Notre objectif premier est de vous fournir l’information et les outils nécessaires pour vous (re) donner le pouvoir d’agir. » Et au Salon du livre de Montréal, en novembre dernier, j’ai eu l’occasion de rencontrer des dizaines de personnes âgées qui voulaient justement garder leur pouvoir d’agir.

Personnellement, je crois qu’il y a aussi des jeunes pour qui la vie a moins de valeur et qu’il y a des vieux qui font tout pour garder leur pouvoir d’agir. Alors pourquoi ostraciser les personnes âgées comme étant celles qui accordent moins de valeur à la vie ?

En conclusion, je dirais à M. Brel que je parle encore (parfois trop et surtout trop vite) et que j’entends continuer à parler. Et à ce médecin que je citais en tout début d'article, j’ose affirmer que la vie se doit d’être respectée quelle qu’en soit la durée.

Les services de communication à la rescousse

Mais il est bien des façons de se faire museler. Présentement, les CHSLD et autres centres d’hébergement pour les personnes âgées connaissent des problèmes majeurs avec la COVID-19, bientôt ce seront les soins à domicile qui seront sur la sellette. Les médias avaient commencé à publiciser ces faits.

Heureusement, la possibilité de retourner les enfants en services de garde et à l’école a détourné l’attention médiatique et, on parle moins des personnes âgées et de leur condition de santé.  À preuve, on n’a même pas eu le temps d’observer et de commenter les propositions du ministère pour améliorer les situations en CHSLD et autres résidences pour aînés. Mais cette fois, la grogne était trop importante, et le sort des personnes âgées a rapidement repris l'avant de la scène. 

Et, comme plusieurs l'ont dit : Vive les vieux !!