17. mai, 2020

J’habite Montréal, je suis vieux et je ne suis pas une statistique

On ne le dit pas, ou on le dit du bout des lèvres, mais les vieux, ça meurt, c’est bien connu et ce n’est « peut-être » pas si grave.  On le dit rapidement, presqu’en s’excusant, dans les statistiques du jour, les vieux comptent pour plus de 90% des décès. Heureux sont ceux de 59 ans et moins ! Et cette philosophie n’est pas apparue avec la Covid-19. Bien au contraire. Les problèmes en CHSLD sont connus depuis belle lurette. Mais qui s’en préoccupait ?  Après tout, les CHSLD accueillent surtout des personnes âgées, malades en plus. Inutile d’investir dans ces structures, il y avait des endroits bien plus politiquement rentables pour investir les deniers publics. Il y avait à Montréal, de grands hôpitaux vétustes comme Maisonneuve-Rosemont et Sacré-Cœur pour ne nommer que ces deux-là. Mais il était politiquement mieux vu de ralentir les travaux dans ces centres hospitaliers et d’investir les milliards ainsi récupérés dans deux méga projets comme le CHUM et le CUSUM. Quant aux argents nécessaires à la réalisation de ces fameux nouveaux centres de vie pour les aînés, quelqu’un en a-t-il jamais vu la couleur ? Comme disait Yvon Deschamps : « Mieux vaut être riche et en santé que pauvre et malade ». De nos jours, j’oserais ajouter : Mieux vaut être jeune, riche et en santé que vieux, pauvre et malade. Merci M. Deschamps, vos mots ont porté et les gouvernements les ont avérés.

Quelques pourquoi

1)      L’impunité

Nous avons transformé notre gouvernement en état providence et, c’est bien connu, on ne mord pas la main qui nous nourrit. C’est une des données du problème qu’il est trop facile d’oublier. En déchargeant la plupart des responsabilités individuelles sur le dos des gouvernements, le « ce n’est pas ma faute » est devenu courant. Et le mot imputabilité est disparu. Qui est responsable de quoi ? Aucune importance. Qui a autorisé une dépense de $45 millions de dollars dans une affaire douteuse d’achat de masques ? La réponse n’a pas d’importance, le gouvernement a réussi à stopper la transaction et geler les millions en attendant une réponse des tribunaux sur ce sujet (NDA: lundi, le 4 mai, nous apprenions que les tribunaux avaient donné raison au CHU de Québec et donc que les 45 millions étaient enfin revenus dans leur caisse). Mais entre temps, ces millions, nous ne les avions pas. De plus, combien auront coûté ces procédures judiciaires pour récupérer ces deniers publics ? L’impunité semble devenue un précepte dans l’administration publique.

2)      La centralisation

Nous accusons le précédent gouvernement d’avoir centralisé à outrance les pouvoirs décisionnels particulièrement dans le domaine de la santé. Mais, en réalité, il n’a fait que continuer l’œuvre de tous ses prédécesseurs depuis les années de ce qu’il a été convenu d’appeler la révolution tranquille.  Depuis ce temps, l’État n’a fait qu’étendre ses tentacules et ce dans tous les domaines. Les structures se sont infectées d’un virus qu’on aurait pu appeler la « structurite » qui fut d’abord aiguë puis devint chronique pour s’éterniser par la suite. Les Centres de santé, sont devenus les Agences de santé qui ont été converties en régies régionales de santé pour devenir les CISSS et CIUSSS que nous connaissons aujourd’hui. Ce dernier changement aurait pu fournir l’occasion au ministère de décentraliser son modèle d’affaire en transférant à chacun des CIUSSS et CISSS les pouvoirs et les budgets nécessaires. Ainsi chacune de ces créatures gouvernementales aurait pu gérer à partir de leur territoire les besoins de leur population. Et ils auraient, par le fait même, dû rendre compte de leurs gestions auprès de leurs populations et auprès du gouvernement central. C’était trop beau pour être vrai. Le gouvernement d’alors en a plutôt profité pour ultra centraliser et les budgets et les niveaux décisionnels.

Plusieurs ont suggéré aux gouvernements, présent et précédents, la solution des 3 D : décentraliser, démocratiser et dépolitiser. Les docteurs Alban Perrier, Robert Ouellet et moi avons signé un livre (Révolutionner les soins de santé, c’est possible, paru aux Éditions Trois-Pistoles en 2012) et en avons largement parlé. Le Dr Lamontagne, un psychiatre et ancien président du Collège des médecins écrivait : « Le gouvernement devrait établir les politiques de santé et non faire de la politique avec la santé. »  J’ai aussi présenté au gouvernement actuel un projet pour mettre sur pied un Bureau des usagers, leur fournissant ainsi l’occasion de démocratiser notre système. Le projet fut rejeté. Pourtant ce serait aujourd’hui essentiel que les usagers de notre système aient un droit de regard sur la gestion de la crise de la Covid-19 que nous connaissons. Peut-être aurions-nous un regard différent de la situation qui prévaut et comprendrions un peu mieux les pourquoi et comment des multiples façons de comptabiliser les personnes atteintes et les décès dus à la Covid-19.

Et nous les vieux

De victimes, il nous faudra nous changer en acteurs. Rappelons-nous, à la fin des années 1960, on nous appelait : les jeunes contestataires. Et nous en étions fiers. Aujourd’hui, nous nous devons de prendre part aux changements de notre société, changements qui s’imposeront après la pandémie.  Et une partie de nos responsabilités sera de préparer un avenir plus humain à ceux qui demain seront devenus vieux. Nous représentons près de 20% de la population. Et nous disposons de deux ans pour convaincre le gouvernement de changer sa façon de s’occuper des personnes âgées avant les prochaines élections. Malgré la COVID-19, la grande majorité des nous, les vieux, seront encore là en 2022. Nous aurons-nous donné d’ici là la tribune dont nous avons besoin pour nous exprimer (le bureau des usagers par exemple) ?  Aurons-nous enfin décentralisé ce monstre administratif qu’est le MSSSQ ? La pandémie actuelle doit servir de moteur aux changements nécessaires à l’intérieur de notre système de santé et non de prétexte pour ne rien faire parce que nous sommes aux prises avec une pandémie. Oui, je suis vieux, j’habite Montréal et tant que je ne serai pas mort, je contesterai et demanderai à tous ceux de mon âge de se manifester et de refuser d’accepter l’inacceptable.