1. janv., 2021

Noël au temps de la Covid-19 : des chiffres et des hommes.

Les chiffres ont ceci de rassurant : ils semblent dénués de tout hasard et de toute subjectivité. Deux plus deux donnent quatre, c’est clair, évident et éternel. Les chiffres semblent donc investis d’une notion de sécurité essentielle en période de grand péril, comme… lors d’une pandémie.

Quelques chiffres de la pandémie de la Covid-19

Dès le début de la pandémie, les chiffres sont apparus. Il y eut le 2 et le 6. Une distanciation deux mètres (ou de six pieds) s’imposait comme mesure primaire de sécurité. En Europe, on parlait plutôt de 1 mètre. Puis les chiffres de 70, 75 et 80 ont envahi l’espace médiatique. Il s’agissait bien sûr de l’âge à laquelle l’être humain devient le plus vulnérable à la Covid-19. Le nombre désastreux de décès dans ces tranches d’âge ont dramatiquement donné raison à ces chiffres.

Puis, il y a eu les temps recommandés de quarantaine, qui a fluctué entre 1 et 2 semaines. La période de 14 jours s’est imposé sauf dans certains CIUSSS qui ont, faute de personnel, demandé à des infirmières et à des préposés de revenir au travail après 7 jours si ces personnes ne présentaient pas de symptômes. Il ne restait qu’à espérer que les virus, forts de cette directive, évitent de contaminer d’autres personnes rencontrées dans ces retours au travail prématurés. Mais il a bien fallu admettre que les virus ne sont pas très obéissants aux directives même si elles émanent des hauts lieux de la santé publique.

Puis il y eut les chiffres d’or du déconfinement. Dès la fin juin, ceux-ci ont varié selon le lieu, l’activité et autres facteurs prédéfinis. On entendit parler de 25, de 50 puis de 250 personnes autorisées.

Les derniers chiffres en liste sont bien sûr ceux des Fêtes de Noël. Les congés scolaires sont étirés d’une ou deux semaines selon le niveau, les rassemblements familiaux limités à 10 personnes pendant 4 jours (24, 25, 26 et 27 décembre) suivie d’un confinement de deux semaines. Mais 10 personnes réunies le 24 qui rencontrent 10 autres personnes le 25 signifient du point de vue du virus, 100 occasions de contaminer, au jour 3, le virus aura pu rencontrer 1 000 personnes (10 X 100) et finalement au jour 4, notre ami viral aura pu visiter 10 000 personnes. Réalisant que ces directives offraient une si alléchante invitation virale, on suggéra alors de limiter ces rassemblements à 2 fois (au lieu de 4). Remarquez que dans la version originale de cette largesse gouvernementale, rien n’aurait empêcher 2 ou même 3 rencontres par jours pendant ces 4 jours. C’est littéralement une invitation royale du loup dans la bergerie dont je parlais justement dans un article sur ces pages le 9 mai dernier.  

Mais le virus est mathématiquement astucieux.

Un article paru dans la revue scientifique Journal of Virology donnait le premier aperçu du nombre de virus potentiellement présents dans l’air. L’article est paru en 2012 et on peut y lire un très bon résumé écrit par Pierre Barthélémy dans le journal Le Monde qui résume les résultats de ces chercheurs :

« Leur expérimentation consistait à capturer, dans un piège constitué d'une sorte de filtre liquide, tous les éléments inférieurs au micromètre, à les nettoyer, à en extraire l'ADN et à comparer les séquences obtenues avec des banques de données virales. Résultat : dans un mètre cube d'air, on trouve entre 1,7 et 40 millions de virus ! (…)il faut savoir qu'au repos, un adulte pompe en moyenne 10 litres d'air par minute (cela peut être bien supérieur lors d'un effort avec, par exemple, 50 litres lors d'un footing). Si l'on reprend les chiffres de l'étude, on s'aperçoit qu'à chaque minute qui passe, entre 17 000 et 400 000 virus pénètrent dans nos poumons. De quoi pousser un hypocondriaque à cesser de respirer... »

https://www.lemonde.fr/passeurdesciences/article/2012/10/10/combien-de-virus-inhalez-vous-chaque-minute_5986288_5470970.html

Aux vus de tels chiffres, il est facile de compter les risques d’inhaler non pas un mais des centaines de millions de virus de la Covid-19 dans une petite soirée de famille de 10 personnes réunies dans un lieu fermé pendant 4 heures et plus.

Les chiffres oubliés

Les chiffres que j’ai volontairement oubliés depuis le début de cet article sont ceux du nombre de personnes âgées décimées par cette pandémie. Probablement parce que je fais moi-même parti de ce groupe d’âge, je suis âgé de 72 ans, non seulement je ne veux pas n’être qu’une unité dans ce nombre faramineux, mais je suggérerais qu’ici, au lieu de montrer des chiffres, on devrait publier les noms de chacune et chacun de ces gens qui ont été sacrifiés sur l’autel de la Covid-19. Car ici les chiffres ont moins d’importance que les femmes et les hommes.

Chacun avait une vie, qu’il a perdu, chaque personne qui l’aimait, ses enfants, ses petits-enfants et ses amis, ont dû survivre à son départ. Et ici, il n’y a pas de chiffres qui puissent illustrer ces gens perdus par notre société.

Un beau Noël pour vous et non pour la COVID-19

Ce que j’espérerais que ce Noël soit tout-à-fait différent des 71 autres Noël que j’ai eu le privilège de vivre durant mon existence. Notre génération et celles qui ont suivi doivent réaliser qu’elles ont toutes été privilégiées de connaître autant de Noëls où toute la famille et les amis peuvent se réunir. Ce fut loin d’être le cas dans toute l’histoire du vingtième siècle. Ainsi en 1914, 1915, 1916, 1917 et 1918 et en 1939, 1940, 1941, 1942, 1943, 1944 et 1945, les soldats ne rentraient pas de la guerre pour fêter Noël en famille, plusieurs ne revenaient jamais d’ailleurs. Puis pour un rappel plus près de notre actuelle expérience, les Noëls de 1918 et de 1919, devaient certainement avoir une ambiance des plus tristes en ces années où la pandémie de la grippe espagnole faisait rage avec ses dizaines de millions de morts à travers la planète.

Alors, mon épouse et moi qui sommes nés à la fin des années 1940, nous n’aurons pas cette année un Noël où nous pourrons voir nos trois enfants et leurs conjointes et conjoints, nos neuf petits-enfants et nos deux arrières-petits-enfants tous réunis à la table. Mais pour que nous puissions espérer les voir pour encore plusieurs années à venir, nous sommes contents cette année d’accepter le premier et, espérons-le le seul, Noël en temps de pandémie : un Noël plus solitaire certes, mais un Noël plus solidaire afin d’éviter de répandre la contamination aux autres.

Mon souhait profond pour ce temps de Fêtes est que le plus grand nombre de personnes possible accepte de sacrifier leur Noël pour cesser ainsi de faire des cadeaux à ce fichu virus.