Du théâtre aux maladies cardiaques : la nitroglycérine

«Tous les médecins chargés d’un service de théâtre ont été à même d’observer la maladie que nous allons décrire et que nous avons eu à traiter bien souvent au Théâtre-Français, voire même à l’Opéra.

Vers les neuf heures ou neuf heures et quart, au moment du second entracte, le médecin est appelé en toute hâte pour porter secours à un spectateur, homme ou femme, qui vient de perdre connaissance. On constate en effet une syncope avec tous les symptômes qui visent cette affection.» (Note référence : Traité de thérapeutique et de matière médicale, Volume 2, Armand Trousseau, paru en 1877).

Ces manifestations étaient dues à la piètre oxygénation et à la chaleur accablante qui régnaient à l’intérieur de ces salles de spectacles.  En 1844, un pharmacien et chimiste français, Antoine-Jérôme Balard, avait mis au point le nitrite d’amyle. Le produit s’était très tôt avéré fort utile pour augmenter la tension artérielle et traiter l’angine de poitrine grâce surtout au médecin anglais : Sir Thomas Lauder Brunton. La découverte fut aussi utilisée pour réanimer ces victimes des salles de théâtre et d’opéra. Mais le produit apportait beaucoup d’effets secondaires et son effet rapide et bref.

Quelques années plus tard, Ascanio Sobrero réalise la synthèse de la nitroglycérine, mais refuse d’en faire toute application, le produit s’avérant trop instable et pouvant causer de fortes déflagrations. Il écrira même : «Quand je pense à toutes les victimes qui pourront être tuées dans des explosions de nitroglycérine, j'ai presque honte d'admettre que c'est moi qui l'ai découverte.»

Petite anecdote au passage, un jeune chimiste travaillant au même laboratoire que Sobrero, décide de continuer les recherches et trouvera un composé plus stable et plus facile à manipuler en joignant à la nitroglycérine un sable siliceux; produit qu’il nomma : dynamite.  Le tout ne s’est pas réalisé sans drame, l’audacieux chercheur perdant même son frère cadet, Emil, dans l’explosion de son usine. Ce serait grâce à une notice nécrologique erronée qui titrait : Le marchand de la mort est mort ainsi qu’aux remords ressentis par la mort de son frère que le richissime Alfred Nobel décida de léguer sa fortune en créant une fondation : Le prix Nobel.

Les débuts médicaux controversés de la nitroglycérine

En 1859, un chercheur Anglais. A.G. Field,  teste sur lui-même la nitroglycérine en plaçant sur sa langue le bouchon liège en contact avec une solution diluée du produit. Il dit alors ressentir une forte congestion à la base du cou, un peu de vertige et de nausée et puis un bon mal de tête qui dure jusqu’à son réveil le lendemain. Une patiente souffrant d’un mal de dent vint le consulter et il tente sur elle le même médicament. Elle affiche les mêmes effets et le mal de dent s’arrête. M. Field testera ainsi son médicament sur d’autres personnes avec des effets semblables mais mitigés. Voulant vérifier les dires de M. Field, deux autres chercheurs réalisent aussi des expériences avec la nitroglycérine. Les docteurs Harley et Fuller en arrivent à la conclusion que les résultats obtenus par M. Field relèvent de l’imagination et que l’effet du mal de tête serait dû à la peur que le seul mot de nitroglycérine provoque.  Pourtant d’autres faits allaient étayer les effets de la nitroglycérine sur la santé. Dans le journal des mines et usines de B. Kerl publié en 1867 dans un article intitulée : Lutte de la poudre et de l’huile explosive, no 48), le docteur Wuth fait les constatations suivantes :  «Sur désir exprimé par M. le garde-mine Neimke, à Klausthal (Haz supérieur), j’ai examiné de près l’influence de deux ouvriers mineurs attachés au sautage, du 19 décembre 1866  au 14 février 1867, aux essais de ce genre et je suis arrivé aux résultats suivants : Ces mineurs, tous deux d’âge moyen et d’une bonne santé, ont eu plusieurs fois recours, pendant ces huit semaines, aux soins des médecins pour des maux de tête, des nausées, pertes d’appétit et fatigue des membres. Ils attribuaient ces souffrances à l’emploi de la nitroglycérine.»  Il devenait donc de plus en plus évident que le produit présentait des effets sur la santé.(réf : http://books.google.ca/books?id=rG81AAAAMAAJ&pg=PA57&lpg=PA57&dq=M.+le+garde-mine+Neimke&source=bl&ots=K-4ITAqNkJ&sig=BSZ3xYHa1B1yCuBQO2hpKiZMYKk&hl=fr&ei=xsPzTavFDpS_gQeb9tjDCw&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=1&ved=0CC8Q6AEwAA#v=onepage&q=M.%20le%20garde-mine%20Neimke&f=false )

Un autre chercheur s’implique

La proximité chimique entre le nitrite d’amyle mis au point par Balard en 1944 et la nitroglycérine amena un autre chercheur anglais à étudier la question. William Murrell né en 1853 et fils d’un illustre avocat londonien avait fait ses études médicales pendant lesquelles il s’était particulièrement intéressé à la pharmacologie sous la gouverne du Professeur Sidney Ringer. En 1877, il est reçu membre du Royal College of Physicians. À peine âgé de 24 ans, le Dr Murrell s’intéresse à la controverse qui avait opposé A.G. Field avec les docteurs Harley et Fuller en 1859 sur la valeur thérapeutique de la nitroglycérine qu’en médecine on appellera trinitrine pour éviter que les patients n’aient peur d’utiliser un médicament qui porterait le nom de nitroglycérine.

Nitroglycérine : mauvaise réputation

Il faut dire qu’en plus de l’explosion qui avait fait plusieurs morts dans l’usine de production de Nobel en 1864, dont, rappelons-le Emil, le frère du chercheur, une autre tragédie majeure était survenue cette fois sur le continent américain.  En 1966, trois caisses de nitroglycérine sont expédiées par train pou la Pacific Central Railroad qui désire l’utiliser pour creuser des tunnels pour la construction de voix ferrées. L’une des caisses explose lors de son entreposage à la Wells Fargo à San Francisco tuant une quinzaine de personnes. D’autres tragédies défraient les manchettes de l’époque notamment à Sydney en Australie. Le simple mot nitroglycérine fait peur et il serait illusoire de faire accepter un médicament de ce nom  à quelque patient que ce soit.

La réussite du Dr Murrell

Le docteur Murrell refait systématiquement les essais sur l’utilisation de la trinitrine et publie dans le journal The Lancet en 1879 ses résultats qui prouvent l’efficacité de substance dans le traitement de l’angine de poitrine. Qui plus est, il avait à ce point bien réalisé son protocole de recherche que la posologie et l’administration du médicament furent déterminées grâce à l’aide de deux de ses patients. En effet, au début des essais cliniques, le Dr Murrell avait déterminé une posologie de trois ou quatre doses quotidiennes prises au réveil et après chaque repas pour enrayer les douleurs de l’angine de poitrine.  Deux patients dirent au Dr Murrell qu’ils ressentaient plus de bénéfices lorsqu’ils prenaient le médicament dès les premiers signes de l’angine que lorsqu’ils les prenaient tel que prescrit. On doit donc à ces patients d’avoir découvert la meilleure utilisation des trinitrines qui est d’ailleurs, plus de 130 ans plus tard, encore celle que l’on préconise aujourd’hui.

Dans son Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Volume 30, Amédée Dechambre énumère ainsi certains des premiers chercheurs à utiliser la trinitrine pour traiter l’angine cardiaque : «C’est surtout dans la médication de l’angine de poitrine que ce médicament a été utilisée d’abord par M. Murrel (de Londres), après lui par Farquhiar, Sitts, M. Call Anderson, Green et surtout par M. Huchard, en France et Desrosiers au Canada. On trouve la raison de cette médication dans la formule pathogénique de l’angine de poitrine, telle qu’elle a été donnée par MM. G. Sée, Liégeois et H. Huchard : «L’angine de poitrine est le résultat d’une ischémie cardiaque organique ou fonctionnelle». Dès lors, en dilatant paralytiquement les artères coronaires spasmodiquement contractées, la dynamite rétablit l’intégrité circulatoire du muscle cardiaque et prévient l’anémie du myocarde.»  Ce dictionnaire encyclopédique a été publié en 1884 chez G. Masson libraire de l’académie de médecine et P. Asselin libraire de la faculté de médecine à Paris.

Son mode d’action

La trinitrine fut l'un des premiers médicament approuvé lors de l'ouverture d'une toute nouvelle agence de contrôle américaine : la FDA (Food and Drug Administration) en 1938. Bien que son effet vasodilatateur fut décrit dès les premières années suivant sa découverte, il aura fallu atteindre jusqu'en 2002 (près de 125 ans) avant que deux chercheurs américains  Jonathan Stamler et Zohiqiang Chen, de l'université Duke, à Durham, en Caroline du Nord puissent trouver son mode d'action. La nitroglycérine est transformée en oxyde nitrique par une enzyme sécrétée à l'intérieur des mitochondries: l'ALDH (Aldéhyde déshydrogénase mitochondriale). C'est l'oxyde nitrique qui provoque la dilatation des artères.

Au fil du temps d'autres applications médicales furent attribuées à la trinitrine. En plus des bénéfices en cardiologie, la trinitrine est utilisée sous forme de pommade pour guérir les fissures annales. En sexologie, il existe des condoms enduits à l'intérieur d'un lubrifiant contenant une faible dose de trinitrine. Ces préservatifs contribueraient à augmenter la durée de l'érection. A cet effet, il faut se souvenir que l'utilisation de la trinitrine en même temps que tout autre vasodilatateur peut s'avérer très dangereux pour quiconque présente des problèmes cardiaques connus ou non. Il existe aussi dans différents marchés ce qui s'appelle des  Poppers. Ces comprimes le plus souvent contiennent du nitrite d'amyle et parfois de la trinitrine. Mis à part les considérations générales pour ceux qui souffrent de problèmes cardiaques ou cardiovasculaires, les poppers ne semblent pas avoir trop d'effets délétères sur la santé. Cependant, une prise régulière et sur une longue période peut entraîner des effets secondaires graves comme de l'asthme, une détresse respiratoire et même de l'hémolyse. Le syndrome de Kaposi fut autrefois assimilé à la consommation régulière de ces poppers. Mais des études plus récentes sur des milliers de cas ont démenti ces allégations. 

 Il est à noter qu'Alfred Nobel, inventeur de la dynamite qui souffrait d’unecardiopathie, aurait pu être soigné aujourd'hui avec ce produit qu'il avait employé à un tout autre usage.

Une formule étrange : Guerres + négligence = pénicilline

Connaissez-vous les plaies de selle ? Elles sont un peu comme des plaies de lit mais elles sont provoquées par les selles et se rencontraient  assez fréquemment chez les cavaliers, à l’époque où le cheval était le principal moyen de locomotion. Un étudiant en médecine de l’École du Service Militaire de Lyon, remarque que les garçons de selles arabes avaient l’habitude de ranger leurs selles dans un endroit sombre et humide. Les moisissures qui se formaient alors sur ces selles les protégeaient de ces plaies de selles. L’étudiant en médecine du nom d’Ernest Duchesne en fit sa thèse de doctorat qu’il intitula : Contribution à l’étude de la concurrence vitale chez les micro-organismes : antagonisme entre les moisissures et les microbes.  Dans son expérimentation, il avait dilué dans l’eau ces moisissures et avait injecté cette solution dans des cochons d’Inde malades. Les cobayes avaient tous guéris. Dans la conclusion de sa thèse qu’il dépose en 1897, plus de trente ans avant le découvreur officiel, Alexander Fleming, Duchesne conclut :  On peut donc espérer qu’en poursuivant l’étude des faits de concurrence biologique entre moisissures et microbes, étude seulement ébauchée par nous et à laquelle nous n’avons d’autres prétention que d’avoir apporté ici une très modeste contribution, on arrivera, peut-être, à la découverte d’autres faits directement utiles et applicables à l’hygiène prophylactique et à la thérapeutique. Il tenta en vain ses supérieurs de poursuivre ses recherches. Il mourut en 1912 à l’âge de 37 ans des suites d’une infection pulmonaire contracté dans l’armée.

L’entrée en scène de Alexander Fleming

En 1901, en Angleterre, un jeune homme touche un petit héritage d’un oncle décédé. Sur les conseils de son frère aîné déjà médecin, Alexander Fleming, décide d’utiliser ces argents pour entreprendre des études en médecine à l’Hôpital Ste-Marie de Londres.  Il y décroche son diplôme de médecin en 1906 et devient assistant bactériologiste de Sir Almroth Wright, célèbre pour ses études sur les vaccins et sur l’immunologie. En 1908, Fleming devient chargé de cours au même hôpital.

La première grande guerre mondiale éclate en 1914, Fleming y sert comme capitaine dans le Corps des Médecins militaires en Angleterre et en France. Étant témoin sur les champs de bataille des effets dévastateurs des infections, particulièrement les septicémies, sur les soldats blessés, il publie dans le prestigieux journal The Lancet  un article sur le sujet. Il y écrit que, bien souvent, les soldats mouraient plus à cause des antiseptiques que des infections elles-mêmes. Il y explique que ces médicaments tuaient plus les bactéries qui protégeaient l’organisme des infections laissant alors le chemin libre aux bactéries anaérobies qui provoquaient alors les septicémies. Après la guerre, il revient à l’Hôpital Ste-Marie.  Il consacre alors sa recherche aux substances antibactériennes.

Une première découverte pour Fleming

En 1922, il découvre une telle substance dans les sécrétions nasales et dans les larmes. Cet antibiotique naturel est fabriqué par le corps humain et il lui donne le nom de lysozyme. Cette protéine peut détruire la paroi cellulaire de certaines bactéries (Gram positif). Malheureusement, cette découverte ne le conduit pas vers des applications thérapeutiques.

Alexander Fleming obtient un poste de professeur de biologie, toujours à l’Hôpital Ste-Marie en 1928.  Il avait la réputation d’être un grand chercheur, surtout après ses découvertes sur les lysozymes qui jouait un rôle important dans les diverses recherches alors mondialement en cour sur les enzymes.  Il était aussi renommé pour une certaine propension à la négligence et comme fumeur invétéré ayant toujours une cigarette au bec. C’est ainsi qu’en septembre 1928, au retour des grandes vacances d’été, il remarqua qu’une partie de ses cultures de bactéries avait été contaminée par un champignon : le penicillium notatum. Son voisin de laboratoire, Charles J. Latouche, étudiait ces champignons microscopiques qui provoquaient des crises chez les asthmatiques.  Fleming jeta d’abord les Pétri qui avaient été touchés puis se ravisa et observa qu’à l’endroit où les spores du champignon étaient tombés, les bactéries n’avaient pas poussé. Il appela l’agent antibactérien ainsi découvert : la pénicilline. Il étudia les propriétés antibiotiques de sa découverte sur bon nombre de bactéries mais, ironie du sort, la pénicilline n’agit pas sur les fièvres thyroïdes ou parathyroïdes, maladies sur lesquelles Fleming travaillait. Par ailleurs, il découvre que la pénicilline combat efficacement la diphtérie, la gonorrhée, la méningite, la pneumonie et la scarlatine.  Il sera aussi à même de constater que son ancien professeur, le Dr Wright, avait raison. Ce dernier avait prédit que si des antibiotiques étaient un jour découverts, les bactéries pourraient développer des résistances à ceux-ci.  Fleming donnait toujours l’avertissement de ne jamais utiliser de pénicilline sans un diagnostic précis, de ne jamais en utiliser en trop faible quantité ni sur une période de temps trop courte, sinon des résistances apparaissaient.

Mais d’autres résistances ralentissaient l’arrivée de la pénicilline

Fleming publia les résultats de ses découvertes en 1929 dans le British Jounal of Experimental Pathology. L’article ne connut que peu de succès. Dans un premier temps, la communauté scientifique ne fut pas impressionnée parce qu’il y avait encore loin de la coupe aux lèvres entre la découverte du produit et son application thérapeutique. Il était en effet difficile de cultiver le penicillium notatum et l’extraction de la pénicilline de celui-ci était encore plus compliquée. De plus, si le produit s’avérait efficace sur des colonies de bactéries en culture, rien ne laissait supposer qu’il serait aussi efficace in vivo. Peut-être ne resterait-il pas assez longtemps dans l’organisme humain pour être en mesure d’agir. Difficulté de production en grande quantité et doute sur ses effets chez l’être humain firent en sorte que Fleming lui-même avait des doutes sur l’utilité de sa découverte. Dans un deuxième temps, bien des compagnies pharmaceutiques avaient investi dans une autre découverte, celle des sulfamides, ce qui refroidissait les ardeurs vers une course à la production de la pénicilline.

Un concours universitaire de tir allait rallumer la flamme

Quatre ans après sa publication, Fleming n’avait plus tellement confiance au succès de sa pénicilline. Mais le hasard fait parfois bien les choses, dit-on. Ainsi un jeune étudiant, Keith Bernard Rogers, membre d’une illustre famille londonienne, souffre d’une conjonctivite sévère. Or le dit Rogers est capitaine de l’équipe de tir de l’Université de Londres. Sans lui, l’équipe se dirige vers une défaite. Fleming prépare une solution de sa pénicilline et l’applique sur Rogers qui guérit complètement. La London University gagne le concours. Fleming s’en retrouve encouragé à trouver des chimistes pour parvenir à produire efficacement de la pénicilline.

Trois acolytes en feront un succès

Le premier était Howard Florey, pharmacien d’origine australienne qui avait déjà travaillé sur le lysozyme de Fleming et qui dirigeait une équipe de recherche à la célèbre université d’Oxford. En 1938, il réussit à purifier la pénicilline. Le deuxième fut Ernst Chain, un biochimiste allemand, qui, travaillant avec Florey, réussit à isoler la pénicilline et en décrire la structure moléculaire. Finalement, Norman Heatley, un jeune membre de l’équipe de Florey eut l’idée de transférer la solution de pénicilline dans de l’eau pour en changer le niveau d’acidité. Il devint donc ainsi possible de produire en grande quantité une pénicilline purifiée et bio assimilable.

Cette pénicilline dut donc être à nouveau testée sur un cobaye humain. L’occasion se présenta lorsqu’un policier de Londres se retrouva quasiment mourant suite à une infection de la joue qui se répandit dans les yeux, le cuir chevelu, les bras et les poumons. En quatre jours seulement, la situation du pauvre homme s’améliora grandement.  Finalement, l’antibiotique était au point.

Et la reconnaissance suivit

Alexander Fleming, Howard Florey et Ernst Chain reçurent conjointement le prix Nobel en 1945. Le prix ne pouvant être attribué qu’à un maximum de trois récipiendaires pour une même découverte, le plus jeune membre de l’équipe, Norman Heatly en fut donc exclus. Ce dernier dut attendre un autre 40 ans pour recevoir un doctorat honorifique de l’Université d’Oxford en reconnaissance pour ces travaux sur la pénicilline. Sir Henry Harris, un scientifique de réputation internationale dira en 1998 : «Sans Fleming, pas de Chain ni de Florey, sans Florey, pas de Heatley et sans Heatly, pas de pénicilline.»  Quant à Ernest Duchesne, la reconnaissance lui fut rendue trente-sept ans après son décès, soit en 1949 lorsque l’Académie nationale de médecine lui donna le titre de précurseur de la thérapie au moyen des antibiotiques.

La découverte de la pénicilline marque le début d’une longue série d’antibiotiques différents, diminua radicalement la mortalité infantile et sauva des milliers de soldats vers la fin de la dernière guerre mondiale. À elle seule, la pénicilline aurait sauvé entre 60 et 200 millions de vies depuis les années 1945, alors qu’elle est devenue disponible à grande échelle.

Quant à Alexander Fleming, il est mort le 11 mars 1955, il avait soixante-treize ans. Il eut droit à des funérailles nationales et fut enterré dans la crypte de la cathédrale Saint-Paul à Londres.    

 

 

 

À la découverte des médicaments

Les textes ici publiés sont extraits du livre, Ces médicaments qui ont changé nos vies, écrit parJacques Beaulieu aux Éditions MultiMondes (2014)

L'insuline

 

Avant l’insuline, en Roumanie, la pancréine

En 1911, Nicolae Constantin Paulescu, un médecin chercheur, arrive à fabriquer des extraits de pancréas et découvre que ces extraits réussissent à baisser le taux de glycémie sanguin. Il effectue ses expérimentations sur des chiens rendus diabétiques mais jamais ses extraits ne furent testés sur des humains. Car la substance semblait particulièrement irritante. Il la nomme pancréine. Il publie ses résultats en mars 1921 et dépose un brevet le 10 avril 1922. À cause de ses engagements et déclarations résolument antisémites, Paulescu n’aura jamais droit à la reconnaissance internationale comme pionnier dans la découverte de l’insuline.

Puis, à Toronto, l’insuline

Héros militaire de la première guerre mondiale, Frederick Grant Banting, jeune médecin, commence sa pratique médicale en orthopédie à London en Ontario. Durant la guerre, en France à la bataille de Cambrai, il s'était porté au secours de sa garnison au risque de sa vie et il avait été blessé. Il fut d'ailleurs honoré de la Croix militaire pour héroïsme. De retour au pays, la clientèle se faisant rare, il accepte un poste comme assistant de recherche du professeur Miller, à l’University of Western Ontario. En 1920, il est appelé à donner un cours sur le pancréas. C’est en étudiant cet organe en préparation de son cours que l’idée lui traverse l’esprit que le pancréas possède en réalité deux fonctions : l’une exocrine par la sécrétion des sucs gastriques et l’autre, endocrine en produisant une hormone capable d’abaisser la glycémie sanguine. Banting n’a dès lors plus qu’une passion : consacrer toutes ses énergies à découvrir un remède contre le diabète. Il a besoin de locaux et d’animaux pour faire sa recherche. Son patron le présente donc au professeur Macleod de l’université de Toronto, qui décide en mai 1921 de lui fournir un laboratoire, dix chiens et un assistant de recherche, un de ses élèves les plus brillants du nom de Charles Best. L’hypothèse que d’être secondé par un bon assistant se révèle encore ici fondée, si bien qu’en moins de six mois, Banting présente son rapport préliminaire de recherche au Physiological Journal Club of Toronto.

Une fougue qui a failli coûter un prix Nobel

L’enthousiasme des deux jeunes chercheurs est à son comble, ils ne rêvent que d’une chose : réaliser des tests sur des humains. Pour se faire, Banting insiste auprès de son patron Macleod pour retenir les services de James Bertram Collip, un jeune docteur en biochimie spécialisé dans la préparation d’extraits tissulaires. Collip aurait donc comme tâche de purifier le mieux possible les extraits de pancréas sur lesquels travaillaient Banting et Best. 

Le 11 janvier 1922, le rêve de Banting se réalise. Un jeune patient âgé de 14 ans repose dans un état semi-comateux à l’Hôpital Général de Toronto. Sa vie ne tient plus qu’à un fil. Les médecins de Leonard Thomson, le jeune diabétique mourrant, lui administre donc la préparation fournie par Banting et Best. Le taux de glycémie du patient baisse de 24,5 à 17,8 nmole/l mais il reste encore beaucoup de sucre dans le sang et dans les urines, si bien que l’expérience n’est qu’un demi-succès.

Qui plus est, Macleod et Collip avaient été tenus dans l’ignorance quant à cette première injection sur un patient, et ils étaient furieux. Collip qui, entre temps avait réussi à obtenir une préparation plus pure menaçait de breveter lui seul ses résultats. Ce ne fut qu’au prix de longues négociations que les quatre chercheurs finirent par s’entendre.

Le 23 janvier 1922, soit 12 jours à peine après le premier essai, une injection de la préparation de Collip, une version purifiée de celle administrée précédemment,  fut administré au jeune Thomson. Le succès fut total. L’état de santé du patient s’améliora en un rien de temps. Sa glycémie passa de 28,9 à 6,7 nmole/l. Le jour suivant, la glycémie remonte et une nouvelle injection est administrée avec les mêmes résultats.  Leonard Thomson qui attendait la mort en ce mois de janvier 1922, vivra jusqu’en 1935 et mourut d’une pneumonie.

Et le Prix Nobel va à :

En 1923, le Prix Nobel, qui ne peut être officiellement accordé conjointement qu’à trois récipiendaires pour une seule découverte, sera finalement remis à Frederik Banting et John Macleod. Banting partagera symboliquement son prix avec Charles Best et Macleod avec James Bertram Collip.

Comme la substance isolée par Banting et Best  a un rapport démontré avec une partie des cellules pancréatiques appelées les îlots de Langerhans, ils lui donnent  d’abord le nom d’isletin, puis en avril 1922, celui d’insuline.

De la découverte à la commercialisation

Les premières insulines furent fabriquées artisanalement directement à partir des laboratoires de l’University of Toronto. Très tôt, les compagnies Eli Lilly aux États-unis et Connaught en Ontario ont commencé la fabrication commerciale du produit. On utilisait alors des pancréas de porc ou de bœuf à partir desquels on extrayait et purifiait l’insuline. En 1976, les méthodes allaient changer radicalement. Une jeune compagnie américaine révolutionne la fabrication de l’insuline par la biotechnologie. En modifiant l’ADN de certains microorganismes et en y greffant les gènes codant pour la fabrication d’insuline chez l’homme, il devenait possible de synthétiser rapidement et efficacement une insuline humaine. Genentech qui, sous simple présentation de son idée, a vu ses parts grimper en bourse plus que toute autre entreprise inaugure une ère nouvelle en fabrication de médicaments.

L’insuline à l’origine du statut professionnel du travail d’infirmier.

L’administration d’insuline à trop forte dose pouvait provoquer un coma insulinique. Banting en avait observé les effets dès ses premières expérimentations sur les animaux. En 1927, un psychiatre et neurophysiologiste polonais, Manfred Joshua Sakel met au point une technique pour traiter la schizophrénie. Son principe était de provoquer chez un patient atteint de cette maladie une dissolution de la conscience en le plongeant dans un coma insulinique. En redonnant graduellement du sucre au patient, celui-ci bénéficiait au réveil d’un maternage qui pouvait être comparé au rapport mère – enfant dont il aurait été privé durant son jeune âge. Et lorsque le patient émergeait de son sommeil, il avait effectivement oublié tous ses soucis antérieurs. La durée du traitement pouvait s’échelonner sur plusieurs heures. Et le rôle des infirmières et des infirmiers était primordial. Tant dans la préparation du patient que durant la phase de coma, tous les signes vitaux étaient pris régulièrement et méthodiquement par l’infirmière qui devait de plus changer souvent les vêtements du patient et sa literie car, à cause de l’hypersudation provoquée par l’hypoglycémie, devenaient rapidement mouillés. Puis l’infirmière devait, par une sonde oesophagienne, administrer la quantité de sucre nécessaire afin d’extirper le patient de son coma. C’était la phase dite de resucrage. Enfin, lorsque le patient se réveillait totalement, elle devait le rassurer, lui procurer des vêtements propres et lui parler avec bienveillance afin de compléter une psychothérapie efficace du traitement. Par toutes ces actions, les infirmières et les infirmiers, ne devenaient plus de simples gardiens, des garde-malades. Ils s’inscrivaient comme véritables professionnels de la santé, statut qui leur était résolument conféré à l’intérieur des institutions où se pratiquait la cure de Sakel. Malheureusement ce statut ne leur était pas reconnu en dehors de celles-ci et après l’abandon de ces cures au tournant des années 1950, on oublia pour longtemps le statut professionnel de ces infirmières et d’infirmiers spécialisés en psychiatrie.

L’insuline aujourd’hui et demain

De nos jours, l’insuline n’est plus utilisée dans le cadre de cures psychiatriques. Mais la découverte de Banting, Macleod, Best et Collip aura profité et profite encore à des millions de personnes souffrant de diabète.

 

 

Le lipiodol : de panacée universelle à colorant

Au début du XXème siècle, l’arrivée d’un nouveau médicament s’affichait souvent comme une panacée universelle. Ainsi en était-il des huiles iodées. Merck avait déjà mis en marché la sienne en 1896 en faisant réagir du chlorure d’iode sur de l’huile de sésame. Deux pharmaciens français décidèrent de modifier un peu la recette (le me-too, technique par laquelle une ou des compagnies pharmaceutiques mettent en marché un médicament imité d’une formule existante, était déjà à la mode!) en utilisant de l’acide iodhydrique et de l’huile de graines de pavot encore appelée huile d’œillette. Cette dernière serait plus pure et plus active que l’huile de sésame.

C’est ainsi que ces deux pharmaciens, Laurent Lafay et Marcel Guerbet, présentèrent leur produit qu’ils avaient nommé lipiodol à la Société française de Dermatologie et de Syphilographie en 1901. Ils l’annoncèrent comme ayant des vertus dépuratives du sang. Aux dires de ses concepteurs, ses vertus seraient dues aux grandes quantités d’iode qu’on pouvait ainsi donner aux patients tant par voies orales, nasales, cutanées et même parentérales. Les injections se faisaient sans douleur et ne provoquaient jamais d’iodisme. Quant aux applications, elles étaient pour le moins très larges et on suggérait d’utiliser le lipiodol autant pour les troubles pulmonaires que cardiaques, dans les affections de la glande thyroïde comme les goitres, contre les infections microbiennes et contre les prurits.

Le médicament ne connut pas la gloire espérée mais poursuivi quand même son petit bonheur de chemin.

L’huile de pavot

Près de vingt ans plus tard, un neurochirurgien français le Dr Sicard soupçonne un effet radio-opaque de l’huile de pavot. Il faut savoir que cette huile peut aussi être utilisée en peinture. Obtenue par seconde pression, elle n’a pas la qualité nécessaire pour être alimentaire mais fournit un excellent siccatif (qui accélère le sèchement) pour les peintures. Le docteur Sicard confie donc à un de ses élèves la tâche d’évaluer le lipiodol comme colorant radiologique. C’est ainsi que le Dr Forestier put constater qu’en injectant ce produit à des lapins, celui-ci formait des petites sphères radio-opaques le long des vertèbres. C’est ainsi que la première application scientifique du lipiodol fit son entrée non pas comme médicament mais comme colorant fort utile en myélographie. En moins de sept ans, pas moins de trente-sept cas de tumeurs de la moelle épinière ont pu être trouvés par un contrôle lipiodolé et opérés par l’équipe de chirurgiens. Et bientôt les indications se multiplièrent telles les explorations sous arachnoïdiennes, rachidiennes, des cavités pulmonaires et des appareils génitaux féminins et masculins.

Et nos pharmaciens.

Dès le début des années 1920, la demande devint si forte que le seul pharmacien qui fabriquait encore le lipiodol, Laurent Lafay, dans le sous-sol de sa petite officine ne pouvait plus y répondre. Il contacta donc son vieil ami Maurice Guerbet. Heureusement, ce dernier avait un fils qui avait complété des cours d’ingénieur en usine avant de devenir lui-même pharmacien. Ce sera donc ce fils, André Guerbet, qui fondera ainsi Les Laboratoires Guerbet dès 1924, une compagnie qui existe encore de nos jours et qui fabrique toujours des produits utiles en radiologie.

 

L’héparine : L’histoire d’un homme malchanceux et des sangsues sauvées

Jay McLean est né à San Francisco en 1890. Son père qui était médecin est mort alors que Jay n’avait que 4 ans. Cinq ans plus tard, sa mère se remaria. À l’âge de 15 ans, un autre malheur s’abat sur la famille, le tremblement de terre de San Francisco de 1906 rase complètement la maison familiale ainsi que les lieux de travail du beau-père de Jay qui se retrouve dès lors au chômage.  Dans une autobiographie qu’il n’aura pas le temps de terminer puisqu’il est mort avant, Jay MvLean écrivait : «J’ai été élevé sans un père et un enfant sait lorsqu’il ne peut pas compter sur aucun support financier. Mon beau-père n’était pas favorable à mes projets d’étudier la médecine au John Hopkins Hospital de Baltimore.»

Mines d’or du désert de Mojave

Vers la fin de sa deuxième année d’école préparatoire à la médecine, Jay devra faire un choix décisif : entreprendre sa médecine à l’Université de Californie, là même où son père avait fait ses études ou tenter sa chance de poursuivre son rêve : devenir chercheur en physiologie médicale.  Il faut dire qu’à l’époque deux grands axes de recherches serviraient à établir la médecine du futur : l’anatomie dans laquelle l’université de la Californie excellait et la physiologie. Jay avait été fortement influencé par un manuel scolaire : Text-Book of Physiology, publié quelques années plus tôt par William Henry Howell, professeur au John Hopkins Hospital.  Mais à ce moment, Jay n’a plus les ressources financières ni pour déménager et s’installer à Baltimore, ni même pour défrayer ses frais de scolarité pour la prochaine année. À la fin de sa session, il s’engagea donc à la mine d’or du désert de Mojave. Pendant quinze mois, il y exerça tous les métiers de la mine à partir d’homme à tout faire, d’apprenti-mineur jusqu’à celui, plus honorable, où il coule l’or dans les lingotières. À la fin de son quinze mois, il a économisé assez d’argent pour faire sa dernière année d’école préparatoire et son inscription, à la fin de celle-ci, à Baltimore.

Durant cette année, en plus de ses études, il occupa plusieurs emplois à temps partiel pour mieux garnir ses réserves pour son avenir. Il travailla aux archives de l’université, au Musée de zoologie des invertébrés, il s’engagea même pour nettoyer les ponts du traversier de la Baie de San Francisco et fut aussi postier pour une compagnie ferroviaire. Mais une autre tuile s’abat sur Jay : sa demande d’admission au John Hopkins Hospital est rejetée.

Puis foreur pour les puits de pétrole

À l’automne 1913, il commença sa troisième et dernière année du cours préparatoire à la médecine à l’Université de Californie. C’est durant cette année qu’il se passionna pour tout ce qui concerne la coagulation sanguine. Il désirait s’orienter vers la chirurgie et la recherche en hématologie ouvrait des horizons très prometteurs. Howell du John Hopkins Hospital avait isolé la prothrombine et on commençait à peine à cerner tous les processus impliqués durant la coagulation. Jay aurait voulu déjà commencé ses propres recherches alors mais ses études et son travail au laboratoire de pathologie clinique de l’infirmerie du département ne lui laissaient guère le temps de se consacrer à la recherche. Il termina dons cette année avec en poche son B.Sc, mais se retrouvait encore une fois sans le sou. Il se trouva donc un nouveau travail, cette fois dans le forage des puits de pétrole. Ces emplois manuels payaient plus à l’époque que tout ce qu’il pouvait trouver dans les laboratoires universitaires. Il s’y engagea donc pour un autre quinze mois et mis suffisamment d’argent de côté pour entreprendre une autre année d’études universitaires.

La proposition au docteur Howell

À la fin de ce travail, il décida de jouer le tout pour le tout et de déménager à Baltimore, même si sa demande d’entrée au John Hopkins Hospital avait été rejetée. Son objectif était alors de se perfectionner en chimie organique tout en travaillant à temps partiel et de représenter sa candidature, l’année suivante. Sitôt arrivé, il rencontra le registraire qui se montra fort étonné de sa venue, mais Jay lui fit part de son nouveau plan. Bien lui en fit car, quelques jours plus tard, un étudiant admis ne se présenta pas et Jay McLean put alors immédiatement entrer à la faculté comme étudiant en médecine. Comme il avait déjà un bac en science, il peut entrer en deuxième année. Immédiatement, il prend contact avec le professeur Howell et lui demande s’il pouvait lui confier un court projet de recherche qu’il pourrait réaliser à l’intérieur d’un an, ce qui représentait le temps qu’il pouvait vivre de ses économies. Howell accepte et lui donne comme objectif d’isoler la céphaline, un facteur qui favoriserait la coagulation sanguine. À l’époque, on soupçonnait des extraits provenant du cerveau (céphaline), du cœur (cuorine) ou du foie (héparphosphatide) d’accélérer la coagulation, mais on n’arrivait pas à isoler la molécule responsable. C’est en travaillant sur l’un de ceux-ci, l’héparphosphatide que McLean découvrit qu’une solution purifiée de l’extrait n’avait pas l’effet coagulant recherché, mais plutôt contenait un anticoagulant puissant. Il présenta ses résultats au docteur Howell, mais celui-ci ne le crut pas. Il prit alors du sang de chat qu’il mélangea à sa solution, mit le tout dans un bécher qu’il laissa sur le bureau du docteur Howell en lui disant : «Lorsqu’il coagulera, appelez-moi!» Bien sûr, il ne reçut jamais d’appel.

Le reste de l’histoire n’est pas bien clair. Jay McLean revint travailler un peu plus tard au laboratoire du docteur Howell mais cette fois sur des substances pouvant entraîner la coagulation. Il aurait jugé que cet axe de recherche risquait d’être plus lucratif car il représentait un besoin sur les lignes de combats pour les soldats blessés. De son côté, Howell engagea un autre étudiant, L. Emmett Holt, et continua les travaux initiés par McLean sur les anticoagulants. Il isola alors une substance qu’il nomma héparine (elle provient du foie). C’est ainsi que pendant de nombreuses années, Howell fut connu comme étant le seul découvreur de l’héparine. Ce n’est qu’après sa mort et au prix de nombreuses années que Jay McLean a réussi à faire reconnaître sa participation dans cette grande découverte. McLean est décédé en 1957 désabusé et déprimé à la suite de ce combat pour établir sa paternité pour l’héparine qui lui valut… une petite plaque commémorative sur le fronton de l’hôpital John Hopkins.

Une histoire qui se termine au Canada

L’histoire de l’héparine ne s’arrêta pas là. Cette première extraction était difficile d’administration. En 1928, Howell  commença à utiliser son produit pour faciliter les transfusions sanguines. Plusieurs patients développèrent alors des réactions fébriles et allergiques. Le produit contenait encore trop d’impuretés.

C’est à Toronto que l’héparine telle qu’on l’utilise aujourd’hui prit naissance. Charles Herbert Best, déjà célèbre pour sa contribution à la découverte de l’insuline,  organisa une équipe de recherche dirigée par lui-même accompagné d’Arthur Charles et de David Scott des Laboratoires Connaught. Ces derniers seraient chargés de trouver et de neutraliser les éléments responsables des effets toxiques de l’héparine tandis que lui-même et son équipe travailleraient sur les vertus anticoagulantes de l’héparine. Pendant ce temps d’autres laboratoires à travers le monde continuaient aussi à vouloir purifier l’héparine. Une première étude signée par Best et ses collaborateurs en 1936 fut publiée dans le CMAJ (Canadian Medical Association Journal)et montraient les effets positifs anticoagulants sans réactions toxiques d’une héparine purifiée.

Un soulagement pour les sangsues

Et il était temps, le seul autre produit connu avant et ce depuis l’Antiquité, était l’hirudine, un anticoagulant produit par les sangsues. Et ces dernières se faisaient de plus en plus rares. Elles font d’ailleurs partie aujourd’hui des espèces protégées.

Les malchances du docteur Jay Mclean auront abouti à la découverte de l’héparine qui s’avérera sauver bien des vies humaines et… celles les sangsues.    

 

 

L'ergotamine: Quand le «naturel» est plus dangereux que le «chimique»

Souvent entend-on aujourd’hui le discours qu’en médecine, tout ce qui est naturel fait partie de la vertu tandis que ce qui provient de la chimie et des pharmaceutiques est empreint des pires vices. Lorsque vous en aurez assez d’entendre ces sornettes, racontez à votre interlocuteur l’histoire du pain maudit…

L’histoire du pain maudit

Nous sommes le 17 août 1951. Un petit village du sud de la France s’apprête à vivre un des pires moments de son histoire. En ce jour d’été, les salles d’attentes des trois médecins locaux sont pleines à craquer. Une vingtaine de patients sont venus consulter avec divers symptômes d’ordre digestif : nausées, brûlements d’estomac, vomissements et diarrhées. Certains connaîtront quelques jours de répit avant la réapparition de la maladie mystérieuse compliquée de nouveaux symptômes : hallucinations, fatigues extrêmes et insomnies.

Un journaliste américain, John Fuller, présent sur place, décrit ainsi une scène qu’il a pu observer : «Un ouvrier, Gabriel Validire, hurle à ses compagnons de chambrée :«Je suis mort! Ma tête est en cuivre et j’ai des serpents dans mon estomac!» Une jeune fille se croit attaquée par des tigres. Un gamin de 11 ans tente d’étrangler sa mère. Un homme saute du deuxième étage de l’hôpital en hurlant : «Je suis un avion.» Les jambes fracturées, il se relève et court 50 mètres sur le boulevard avant qu’on puisse le rattraper.»

Le drame a lieu à Pont Saint-Esprit, un village paisible avoisinant le Rhône et dura une longue semaine avant que l’agent causal ne fut identifié : l’ergot de seigle. Le boulanger local, aurait manqué de farine de blé et aurait utilisé du seigle pour compléter sa recette. Or ce seigle aurait été contaminé par un champignon ce qui aurait provoqué l’apparition d’une maladie disparue en France depuis plus de deux cent ans : l’ergotisme, communément appelée : Le mal des ardents ou encore feu de Saint-Antoine. Cette dernière appellation populaire de la maladie tient son origine du fait que des moines de l’ordre de Saint Antoine le Grand avait été les premiers à mettre au point une cure efficace contre l’ergotisme.

Et c’était ce «pain maudit» qui aurait provoqué l’intoxication qui fit une dizaine de morts, plus de 30 hospitalisations et environ 300 malades.

Plus tard, d’autres hypothèses furent émises pour expliquer cet empoisonnement. Elles relevaient pour la plupart de thèses de complots des plus obscures.

L'ergot de seigle

Tant durant l’Antiquité qu’au Moyen-Âge, médecins, druides, sorcières et sorciers ont tenté de trouver des applications médicinales à ce fameux ergot de seigle. Il faut avouer que les intoxications étaient fréquentes et fort impressionnantes. Ainsi en l’an 945, 983  et 1039 de notre ère, il y eut de ces «épidémies» fort documentées où les malades étaient atteints d’hallucinations terribles, des gens dansaient dans les rues, la bave à la bouche, jusqu’à épuisement total, etc. Le diable fut vite reconnu responsable de ces maladies et folies soudaines. Mais, les gens les plus instruits de l’époque, réalisaient que si un composé quelconque pouvait déclencher autant de comportements bizarres et faire autant de victimes, il aurait certainement quelques propriétés qui, bien dosées, pourraient être utiles en médecine. Plus près de nous, un empoisonnement à l’ergot de seigle a été mis en hypothèse pour expliquer le phénomène des sorcières de Salem au XVIIème siècle aux États-Unis.

L’ergot de seigle et ses premières applications médicales

Les sages-femmes et les sorcières utilisaient l’ergot de seigle pour provoquer des avortements. La notion de dosage était alors connue mais de manière plus superstitieuse que scientifique. On préconisait en effet de n’utiliser qu’un nombre impair d’ergots, 5, 7 ou 9, dans les préparations. Souvent, l’avortement réussissait mais la mère décédait aussi.

En Allemagne, au XVIème siècle, on l’utilisa pour accélérer un accouchement difficile. Mais les mêmes difficultés de dosages conduisirent aux décès de nouveau-nés ou de mères ou parfois des deux.

Plus tard, on réussit à extraire la bromocriptine de l’ergot de seigle et on put l’administrer pour bloquer la production de prolactine et ainsi éviter les montées de lait chez les mères qui ne voulaient pas allaiter. Cette molécule est aussi utilisée dans le traitement de la maladie de Parkinson.

L’ergot de seigle et l’ère moderne

Dès le début du vingtième siècle, plusieurs chercheurs et chimistes s’intéressèrent à l’ergot de seigle. Ainsi en 1907, deux chimistes britanniques, G. Barger et F.H. Carr réussirent à extraire de l’ergot un mélange hautement toxique d’alcaloïdes qu’ils nommèrent à juste titre : ergotoxine.

Puis en 1918, au laboratoire Sandoz, le chimiste suisse, Arthur Stoll, isola un alcaloïde purifié : l’ergotamine, un puissant vasoconstricteur efficace contre les crises aigues de migraine et les hémorragies utérines après l’accouchement. La structure chimique put être élaborée durant les années 1930 par les chimistes américains W. A. Jacobs et L. C. Craig. Ils purent isoler le noyau commun d’acide lysergique présent dans les alcaloïdes de l’ergot.

En 1938, Alfred Hofmann, chimiste chez Sandoz (faisant maintenant partie de la compagnie pharmaceutique Novartis) débuta ses travaux et synthétisa le diéthylamine de l’acide lysergique, mieux connu sous le nom de LSD. Mais aucune application médicale ne put y être associée, les recherches furent interrompues. Fait étonnant, personne ne soupçonnait l’effet hallucinogène du composé à ce moment.

Ce n’est que cinq ans plus tard, qu’Hofmann obtint l’autorisation de reprendre ses recherches sur cette molécule qui semblait bien vouloir garder son secret. Or, il advint qu’un après-midi, le chercheur fut soudainement atteint de malaises. Il entra chez lui et il fut alors victime d’hallucinations. Après quelques heures, son état redevient normal. Tel que cité dans Wikipedia, Alfred Hofmann décrivit ainsi son expérience : «Je fus affecté par une agitation remarquable, combinée à un léger vertige. À la maison je me suis couché et j’ai sombré dans un état ​​semblable à de l'ébriété qui  n'était  pas désagréable. Mon imagination se trouvait  extrêmement stimulée. Tout en étant éveillé, je me sentais comme dans un état de rêve, Je gardais les yeux fermés car je trouvais la lumière du jour désagréable.  J’apercevais un flot ininterrompu d'images fantastiques, de formes extraordinaires et intenses ainsi qu’un jeu kaléidoscopique de couleurs vives. Après environ deux heures,  cette condition disparu.»

Plusieurs psychiatres à travers le monde firent des essais avec le LSD sur des patients souffrant de diverses affections psychiatriques telles la schizophrénie, la dépression, etc. Mais les succès ne furent pas au rendez-vous. Tant et si bien que Sandoz stoppa sa production de la molécule. Celle-ci fut récupérée par des laboratoires clandestins qui alimentèrent la contreculture hippie des années 1960-1966. Une célèbre expérience menée par l’armée américaine consista à faire réaliser par un artiste peintre un tableau pendant qu’il était sous l’effet du LSD. Plusieurs artistes de l’époque se vantaient de créer sous influence de la fameuse substance hallucinogène. Devant l’ampleur de la situation, le 6 octobre 1966, le président Lyndon B. Johnson en interdit l’usage.

Quant à Alfred Hofmann, il décédera à l’âge respectable de 102 ans. Quelques mois avant sa mort, il avoua avoir été très déçu de la tournure des événements. Selon lui, si on avait poursuivi les recherches, on aurait certainement pu trouver des débouchés médicaux à son LSD.

N’empêche que la chimie était venue à bout du terrible ergot de seigle. D’un produit naturel extrêmement dangereux, elle a su en faire des médicaments encore utilisés pour traiter la maladie de Parkinson, pour empêcher les hémorragies post-partum et pour traiter les crises aigues de migraine.

L’ergot de seigle nous montre bien que l’histoire des produits pharmaceutiques mériterait d’être mieux connue par la population.

Les sulfamidés, ces malmenés de l’histoire

Une fable comme entrée en matière

L’action se déroule sur une humble ferme à Lochfield près de Darvel dans l'East Ayrshire au Royaume-Uni vers la fin du XIXème siècle. M. Fleming, un modeste fermier entend alors des cris en provenance d’un marécage voisin. Il y accourt et découvre un enfant en train de s’y noyer. Il le tire de sa fâcheuse position et 24 heures plus tard, il voit arriver un attelage cossu. C’est le père de l’enfant rescapé qui veut lui offrir une récompense en argent pour avoir sauver son fils. Fier, M. Flemming refuse. L’homme lui propose alors de défrayer à son fils le coût de ses études comme s’il s’agissait de son propre enfant. Le fermier accepte et son fils pourra entreprendre des études de médecine. Plus tard, à la guerre, le fils du généreux donateur tombe malade à Carthage en Tunisie et est sauvé par la pénicilline découverte par le fils du fermier, Alexander Fleming. Le nom du malade : Winston B. Churchill.

 

L’histoire est bien belle mais elle a le bien mauvais désavantage d’être fausse. Fleming lui-même trouvait que c’était une bien belle fable. En réalité, Winston Churchill a été sauvé par Lord Moran qui lui a administré des sulfamides. Les journaux d’Angleterre ont parlé à l’époque de pénicilline parce qu’elle était une découverte anglaise et n’ont pas dit la vérité sur l’utilisation des sulfamides car elles étaient d’origine et de fabrication allemande, le peuple contre qui précisément on était en guerre. Il aurait en effet mal paru qu’on attribue la vie du chef de l’État à un médicament fabriqué par l’ennemi…

 

Des origines contestées

Mais là ne s’arrête pas les péripéties historiques qui ont marqué les sulfamides. Elles avaient en effet commencé bien avant. Même leur découverte fut questionnée. Le premier chercheur à isoler les sulfamides fut le Dr Paul Gelmo en 1906. Il publiera un article scientifique en 1908 sous le titre : Ueber Sulfamidc der p-Amidobenzolsulfonsaure" and appeared in the Journal fiir pra\tische Chemie, Leipzig, 1908. Mais il semble bien qu’il n’ait pas vu l’intérêt scientifique de sa découverte. Un autre chercheur d’origine polonaise, le docteur Gerhard Johannes Domagk reprendra les études sous un angle tout à fait différent vers le milieu des années 1920.

 

Deux partisans de l’armée allemande

Coïncidence ou attrait de l’élève qui prend un maître pour idole, en 1914, Paul Ehrlich signe avec 92 compatriotes illustres un manifeste pro-allemand appelé justement le Manifeste des 93. Ce manifeste tente de justifier l’armée allemande d’entrer en guerre. Ehrlich était alors un chercheur reconnu et ses travaux sur les études des colorants comme antibactériens avaient permis la création du Salvarsan, le premier médicament efficace contre la syphilis autour des années 1909. En 1913, Domagk avait entrepris ses études de médecine, mais les avait interrompues pour se porter volontaire dans l’armée allemande en octobre 1914. Blessé en décembre de la même année, il reprend ses études à l’université de Münster. Ce qu’il a vu sur les champs de bataille, le convainc encore plus de l’importance de mettre au point un antibiotique efficace. Il avait été en effet à même de constater combien les interventions, les opérations et les amputations sur les champs de bataille s’avéraient bien des fois inutiles. Le blessé contractait des infections dont la fameuse gangrène gazeuse et en mourrait le plus souvent. Gomagk décida dont de suivre la lignée de son maître à penser Ehrlich et chercher du côté des colorants pour trouver un antibiotique efficace.  Il trouva une substance colorante rouge à laquelle il greffa un radical sulfamide. Il était alors courant d’ajouter ce type de radical pour que la teinture puisse mieux s’imprégner à la laine. En testant ce mélange sur des souris infectées par des staphylocoques et des streptocoques, il découvrit leur potentiel antibactérien qu’il nomma le Prontosil. Mais comme la substance n’avait pas d’effet sur des cultures bactériennes, il hésita avant de crier victoire. Mais il advint que sa propre fille fut atteinte d’une infection à streptocoques et que la seule solution était l’amputation de son bras. Domagk, en désespoir de cause administra une dose de son Prontosil à sa fille. Non seulement elle put éviter l’amputation, mais elle se rétablit complètement. Avec l’aide d’un confrère anglais le Docteur Leonard Colebrook, le Prontosil fut testé avec succès dans le traitement des fièvres puerpérales qui causaient alors de nombreux décès chez les femmes qui venaient d’accoucher.

 

Pas le bon moment

Le Dr Domagk recevra le Prix Nobel de physiologie et de médecine pour son Prontosil en 1939. Mais encore ici, l’histoire se montre ingrate envers la découverte, le régime nazi ayant promulgué une loi interdisant à tous les ressortissants allemands d’accepter un prix Nobel. Gromagk est incarcéré par la Gestapo pendant une semaine. Ce n’est qu’en 1947 qu’il put recevoir enfin les insignes de son prix Nobel mais sans la bourse qui accompagne habituellement cette distinction car le délai était prescrit.

 

Pas le bon produit

Encore ici, des découvertes subséquentes avaient permis de démontrer que l’hypothèse du colorant guérisseur qui partait des travaux d’Ehrlich et qui avait été poursuivie par Gomagk s’avérait fausse dans le cas du Prontosil. Dans les laboratoires de l’Institut Pasteur en France, les chercheurs Jacques Tréfouel, Thérèse Tréfouel (son épouse), Federico Nitti et Daniel Bovet s’intéressent à la découverte de Domagk. Observant comme Gomagk l’avait fait que le Prontosil était efficace in vivo mais non in vitro, ils ont émis l’hypothèse que le produit devait être scindé par une cellule vivante pour libérer un principe actif. C’est ainsi qu’ils purent isoler le p-aminophényldulfamide. Et ils démontrèrent que le seul agent actif du Prontosil était bien celui-là, le colorant n’ayant aucun effet thérapeutique. Les Tréfouel et leurs collaborateurs ouvrent ainsi la voie à la sulfamidothérapie. Mais comme les sulfamides avaient été découverts, rappelons-nous, en 1906 par Paul Gelmo, aucun brevet ne put être alors déposé. Bayer qui avait commencé la commercialisation du Prontosil, change sa formule en 1936 pour le Prontosil Album, les laboratoires français lancent de leur côté le Septoplix en 1937. La compagnie Bayer pour qui travaillait Domagk lors de sa découverte n’aura donc pas eu beaucoup de temps pour rentabiliser son Prontosil. L’arrivée de la pénicilline allait reléguer les sulfamides au second rang tant à cause d’une meilleure efficacité que par le fait que la pénicilline provoquait beaucoup moins de réactions allergiques que son ancêtre.

 

Les résultats des sulfamides.

N’empêche que, même coincée dans les méandres de l’histoire, la découverte des sulfamides fut des plus importantes. Durant la deuxième guerre mondiale, les sulfamides sauvèrent bien des vies. Tous les soldats américains avaient dans une pochette de leur ceinture une boîte métallique dans laquelle se trouvait un sachet en papier contenant du sulfa et un pansement. Les soldats devaient saupoudrer toute plaie ouverte avec cette fameuse poudre blanche.

Les sulfamides permirent aussi de faire chuter le taux de pneumonie de 20% à 5%.

Les nombreux dérivés qu’on en fit connurent d’autres destinées. Ainsi les sulfones devinrent les premiers médicaments efficaces pour lutter contre la lèpre. En associant un autre médicament : le triméthoprime à un sulfamide : le sulfaméthoxazole, on obtint le co-trimoxazole, un antibiotique utilisé contre les infections urinaires, les otites, certaines entérites, pour prévenir les infections durant une chimiothérapie, etc. Enfin d’autres formes encore, comme la thiosemicarbazone et l’isoniazide permirent de lutter efficacement contre l’épidémie de tuberculose qui se répandit en Europe après la Deuxième Guerre Mondiale.

 

Durant l’été 1942 en France, une grave pénurie alimentaire force bien des gens à ingurgiter des aliments avariés. Plusieurs cas de fièvres typhoïdes s’ensuivent. On les traite donc avec des sulfamides. Certaines personnes tombent alors dans un coma glycémique. C’est ainsi que l’action hypoglycémiante des sulfamides fut mise en lumière. Les sulfamides hypoglycémiants stimulent la fabrication de l’insuline par le pancréas. On les retrouve encore de nos jours sous les noms de : Amarel® - Daonil® - Diamicron®, etc. comme médicaments qui aident les diabétiques.

 

Un mauvais départ et une longue carrière

Malgré des débuts difficiles au plan historique, les sulfamides ont rendu de fiers services à l’histoire, endiguant la lèpre, les fièvres puerpérales, la tuberculose, et combien de milliers de gangrènes sur les champs de bataille. De nos jours, en plus de son action antibactérienne, elle est aussi utilisée dans le traitement du diabète. Comme quoi un mauvais départ ne réussit jamais à stopper une bonne idée.

  

La chimie au service de la santé: Le premier médicament de synthèse

Les premières percées en termes de produits pharmaceutiques ont relevé surtout des sciences biologiques. On pense au vaccin contre la variole élaboré par Jenner en 1791 à partir de pus prélevé sur la main d'une fermière qui avait trait une vache atteinte. Quant à la morphine, à la quinine et à l'aspirine, elles proviennent de produits isolés à partir de plantes. Mais les prémisses d'un mariage entre la chimie et la pharmacologie étaient déjà bien en place à la fin du XIXiéme siècle. On n'a qu'à se rappeler l'exemple de Bayer, une compagnie spécialisée dans la création et la production de colorants qui vit sa vocation changer brusquement de cap avec la découverte de la célèbre aspirine (1899) par l'un de ses chercheurs, Felix Hoffman

Avec sa thèse de doctorat portant sur les produits cde coloration des cellules animales en 1878, un jeune docteur allemand, Paul Ehrlich, allait souder ce lien entre pharmacie et substances chimiques. En réalité, Ehrlich allait connaître trois carrières, chacune axée sur des sujets de recherches différents.

Les colorants tissulaires

Le jeune médecin avait remarqué que les tissus biologiques réagissaient différemment selon le colorant utilisé. Par exemple, il avait noté que le bleu de méthylène pouvait colorer spécifiquement les tissus nerveux. Il fut le premier à pouvoir colorer le bacille de Koch, responsable de la tuberculose. Il est aussi à l'origine d'une classification gram (positif ou négatif) caractérisant les diverses bactéries en acidophiles, neutrophiles ou basophiles.

Réactions antigènes - anticorps

Il entreprend ensuite des travaux en immunologie dans lesquels il met en lumière la réponse immunitaire axée sur les réactions antigènes – anticorps. Ces découvertes lui valent le prix Nobel de médecine et de physiologie en 1908.

À la recherche de la balle magique

C'est alors qu'il élabore l'hypothèse que : d'une part si un antigène peut induire une réaction spécifique avec un anticorps donné et d'autre part, les produits chimiques contenus dans les colorants utilisés en bactériologie peuvent cibler des cellules spécifiques sur lesquels ils peuvent agir, alors il doit exister des produits chimiques capables de cibler des agents pathogènes spécifiques. Il s'agirait de véritables balles de fusil capables de cibler un seul type cellulaire et de l'anéantir sans nuire aux autres cellules présentes.

Il étudia des centaines de composés chimiques et les testa sur divers pathogènes. Son hypothèse de départ fut qu’un colorant capable de cibler un pathogène pourrait tuer ce pathogène s’il était injecté à plus fortes doses. Il mit ainsi au point le rouge triptan efficace contre le trypanosome, le protozoaire responsable de la maladie du sommeil. Ses recherches l'amenèrent à produire un grand nombre de composés organiques à base d'arsenic.

Trois éléments allaient le propulser vers sa plus grande découverte.

  • Une sévère épidémie de syphilis faisait alors rage en Europe.
  • La bactérie responsable (un spirochète) de cette maladie, le Tréponème pâle (Treponema palladium) venait d'être identifié par les chercheurs.
  • L'arrivée dans son équipe de Sahachiro Hata, qui avait mis au point une méthode pour inoculer la syphilis à des lapins.

Sur la piste de la syphilis

Avant cette découverte, il existait peu de moyens capables de guérir la syphilis. Comme remède alors, on prescrivait des diètes, des saignées, des cures thermales, des purges et... des prières. Existaient aussi le mercure, fort éprouvant pour le patient et bien souvent plus mortel que la syphilis même ainsi que des décoctions de bois de gaïac, fort limitées en termes d'effets. Bien des gens célèbres avaient perdu la vie è cause de la maladie, soulignons les rois d'Angleterre Henri VIII (ainsi que cinq de ses épouses) (1547), Édouard IV (1553), Franz Schubert (1828), Charles Baudelaire (1867), Alphonse Daudet (1897) et plusieurs autres. La première vague de cette épidémie est apparue à Naples et aurait été importée d’Amérique suite au retour de Christophe Colomb et ses hommes. L’hypothèse de l’origine américaine de la syphilis fut ensuite mise en doute par la découverte d’ossements de moine de l’Ordre de St-Augustin dans le nord-est de l’Angleterre. Ces ossements étaient recouverts de stries typiques du troisième stade de la maladie et dataient du XIIème et XIIIème siècle. Mais des études génétiques réalisées depuis peu montreraient que les souches du tréponème trouvées en Angleterre différeraient beaucoup de celles arrivées à Naples en 1494. Ce qui accrédite à nouveau la thèse de l’importation de la syphilis du nouveau monde et son arrivée en région napolitaine. La grande épidémie européenne aurait donc effectivement commencé en Italie à la toute fin du XVème siècle.

Un premier exemple de coopération internationale

En 1885, Shibasaburo Kitasato, un chercheur japonais de grande renommée se rend en Allemagne pour travailler au laboratoire de Robert Koch, le découvreur du bacille qui porte son nom, bacille responsable de la tuberculose. C’est là qu’Ehrlich fait sa connaissance et se lie d’amitié avec lui. Kitasato revient au Japon en 1892 et continue à y faire des recherches et à enseigner. Une dizaine d’années plus tard, il enverra son élève particulièrement prometteur, le bactériologiste, Sahachiro Hata, assister le professeur Ehrlich dans ses recherches sur la syphilis.

Enfin le MAGIC BULLET : le numéro 606

Ehrlich et Hata se mirent donc en frais de tester les composés chimiques mis au point sur des lapins syphilitiques pour trouver la substance, le magic bullet qui viendrait à bout de la maladie. Ici, les versions diffèrent, certains disent que ce fut le 6ième de la 6ième séries de substances testées et d'autres affirment que ce fut la 606iéme substance testée qui apporta la solution. La balle magiquevenait néanmoins d'être trouvée et elle porterait le numéro 606.

En 1940, Edward G. Robinson incarnera Paul Ehrlich dans un film de William Dieterle intitulé: Dr Ehrlich's Magic Bullet) retraçant l'oeuvre scientifique du fameux docteur et son 606.

En 1909, Ehrlich et Hata mettent donc au point le premier dérivé d'arsenic efficace contre la syphilis. Ehrlich le nomme Salvarsan (Salva=Sauveur et Arsan pour arsénique). Il améliora ensuite son médicament qui fut alors commercialisé en 1912 sous le nom de Néosalvarsan. Ce numéro 914, toujours dans sa suite de composés à base d'arsenic offrait un potentiel de guérison légèrement plus faible mais était moins toxique, plus facile de fabrication et, étant plus soluble, il était aussi plus facile à administrer.

La malaria pour guérir la syphilis

La malariathérapie qui fut utilisée surtout par son inventeur Julius Wagner-Jauregg en 1917 consistait à donner la malaria à des syphilitiques jusqu'a ce que les poussées de fièvres aient éliminé la syphilis. Puis on administrait au patient de la quinine pour le guérir de sa malaria. La méthode, bien qu'elle permit à son inventeur de recevoir le fameux Prix Nobel de médecine en 1927, restait controversée. Tant et si bien que jusqu'à l'arrivée de la pénicilline, vers le milieu des années 1940, le Néosalvarsan fut le seul médicament avec une efficacité démontrée pour lutter contre l'épidémie de syphilis.

En plus d'innover en devenant le premier médicament issu de synthèses chimique, l'arrivée du Salvarsan, allait contribuer à la création, plus de 70 ans plus tard du célèbre rapport Belmont qui établissait les principes de base d'éthique en matière d'expérimentation humaine. L'histoire d'horreur qui allait mener à ces politiques aujourd'hui universellement admises vaut la peine d'être rappelée. Elle a été connue sous le nom de l'étude de Tuskegee.

Le tout débute en 1932, sous l'impulsion d'un groupe qui jugeait que les traitements alors disponibles contre la syphilis étaient toxiques, dangereux et pas assez efficaces. L'étude avait pour but premier de vérifier si les patients ne seraient pas finalement mieux sans ces traitements. Ils choisirent dans l'État d'Alabama, dans un petit village nommé Tuskegee, un groupe de 399 patients, tous des Afro-américains pauvres et illettrés pour conduire leur expérience. En réalité, on voulait étudier le déroulement biologique de la syphilis sur des sujets non traités. Même après l'arrivée de la pénicilline en 1945, on continua à leur refuser tout traitement même si ce dernier aurait pu les sauver. L'étude s'est poursuivie jusqu'en 1972, alors qu'un épidémiologiste du Département de santé public américain eut décidé d'informer la presse écrite de l'existence de cette étude. Le Washington Post puis le lendemain, le New York Times ont fait écho du scandale. Le sénateur Edward Kennedy organisa des auditions parlementaires, ce qui donna naissance au rapport Belmont et qui permit d'offrir une compensation de 9 millions de dollars et les soins appropriés pour les victimes de cette étude. En mai 1997, le président Bill Clinton présenta des excuses officielles pour cette étude désastreuse et raciste.

Paul Ehrlich est considéré comme un des pères de la chimiothérapie et des médicaments de synthèse. Sa passion, sa persévérance et son approche méthodique lui ont permis d'étudier des milliers de composés chimiques dont deux, le Salvarsan (no 606) et le Néosarvarsan (no 914) connurent une application pharmacologique.  Ehrlich était connu comme un travailleur infatigable, bon et modeste. Il mangeait peu mais fumait au moins 25 cigares par jour. On le voyait souvent déambuler dans les corridors de l'université avec sous le bras une boîte de ces cigares. Une rue de Frankfurt, en Allemagne porte son nom: Paul Ehrlichstrasse. Au début de la deuxième guerre mondiale, le nom de la rue fut changé, parce que Erhlich était juif. Après la guerre, elle reprit son nom. Même sa ville natale, Strehlen changea de nom pour celui de Ehrlichstadt en son honneur.  

La quinine: la naissance d’une industrie : La pharmaceutique

 

Qu’ont en commun la boisson gazeuse Schweppes, les Jésuites et la naissance de l’industrie pharmaceutique ? Mais avant de répondre directement à la question voici une belle et cruelle histoire qui se passe au Pérou au temps des colonies espagnoles. L’épouse du vice-roi, la comtesse Anna del Chinchon, est atteinte du paludisme. Zima, sa dévouée servante péruvienne lui fait boire une décoction qui guérit la comtesse.  La servante sera exécutée par les autochtones parce qu’elle a dévoilé à l’ennemi l’unique moyen de se prémunir contre la malaria. Et cette maladie constituait alors leur seule chance d’espérer voir un jour les conquistadors quitter leur pays. Comme les victimes de l’histoire sont habituellement oubliées, les botanistes ne devaient retenir que le nom de Chinchona pour baptiser l’arbre sauveur.  L’écorce de l’arbre quinquina allait faire le tour du monde. Les Jésuites de Lima en rapportèrent à Rome pour lutter contre les fièvres qui faisaient alors rage chaque été en Italie; d’où son nom Herbe ou Poudre  des Jésuites.

 

Deux pharmaciens français, collaborateurs de longue date, allaient isoler le principe actif de l’écorce de cet arbre. Pierre Pelletier et Joseph Caventou travaillent ensemble à l’Hôpital de Saint-Antoine à Paris. Ils y disposent de laboratoire et procèdent à l’extraction de divers alcaloïdes. Ils isoleront au cours de leur brillante association qui dura plus de 25 années, entre autres : la chlorophylle, l’émétine (à partir de la plante Ipéca), la strychnine, la caféine, la cinchonine et la… quinine. Dès 1826, ils ouvrirent un atelier de fabrication et traitèrent plus de 160 tonnes d’écorce de quinquina pour fabriquer quelque 1 800 kilogrammes de sulfate de quinine. Cette production marque le début du remplacement des plantes médicinales par des principes actifs. Ceux-ci offraient l’avantage d’être bien dosée par rapport aux plantes médicinales dont le contenu était variable, incertain et parfois même frelaté.

 

Un produit qui fait fureur

Les deux pharmaciens auraient bien pu, comme c’était la coutume à l’époque, garder pour eux leur secret de fabrication pour en tirer le plus de profit. Car, il faut l’avouer, leur produit faisait fureur. Il pouvait abaisser la fièvre, diminuer la douleur, guérir et prévenir le paludisme. Cette maladie constituait un frein réel aux visées colonialistes des pays d’Europe. En effet, lorsque les armées arrivaient aux Indes, en Afrique ou en Amérique du Sud, elles étaient souvent décimées par des infestations de paludisme pour lesquelles les individus n’avaient aucune protection ni résistance. Pelletier et Caventou décidèrent donc de publier les résultats de leur recherche, ce qui permettait à tous d’en bénéficier. Plusieurs entrepreneurs allemands et hollandais se mirent donc à extraire la quinine, traçant ainsi les bases des grandes compagnies pharmaceutiques. L’arbre provenant d’abord du Pérou, de réels problèmes d’approvisionnement se firent bientôt sentir. Il fallait pouvoir adapter la culture de cet arbre dans d’autres pays.  Les Hollandais y parvinrent les premiers en transplantant l’arbre en Indonésie (Île de Java), ils surent ainsi s’accaparer du quasi monopole de la production de quinine jusque vers les années 1930, où le quinquina put être aussi acclimaté à l’Afrique. Le Zaïre est aujourd’hui le plus grand pays producteur de l’écorce de quinquina.

 

Au début du vingtième siècle, un médecin neurologue autrichien, le docteur Julius Wagner-Jauregg, trouva une utilisation originale de la quinine, ce qui lui valut le prix Nobel de médecine et de physiologie en 1927 pour sa technique appelée «malariathérapie». Wagner-Jauregg avait remarqué que lors de forts accès de fièvre, les patients atteints de syphilis voyaient leur condition s’améliorer temporairement. Il lui vint donc l’idée d’injecter à ces patients le paludisme. Une fois infectés, trois ou quatre grands accès de fièvre étaient souvent suffisants pour les guérir de la syphilis en tuant la bactérie responsable de l’infection. Par la suite, il ne restait qu’à traiter ces patients avec la quinine pour les guérir de la malaria. Il valait mieux risquer quelques morts dus à la malaria que de garder une syphilis qui allait tuer à coup sûr. Mais l’arrivée des antibiotiques allait rendre désuète la malariathérapie du récipiendaire de ce prix Nobel. Ce médecin fut aussi à l’origine de l’utilisation des électrochocs pour guérir les névroses chez des soldats lourdement traumatisés par la guerre. Quelques cliniques utilisèrent à outrance cette technique si bien que la plupart des soldats préféraient retourner au front plutôt que de subir les électrochocs. N’eut été du témoignage de son ami, le célèbre Sigmund Freud, le docteur aurait certainement été reconnu coupable de pratiques barbares lors de son procès intenté par divers hauts membres de l’armée autrichienne.

 

À votre santé

La quinine connut d’autres applications hétéroclites. Ainsi la légende veut qu’à cause de son goût amer, elle soit à l’origine du gin tonic. Le célèbre cocktail aurait été inventé par les coloniaux britanniques en Inde. Il fut aussi introduit dans diverses eaux gazeuses dont le Schweppes, le Canada Dry et diverses autres eaux toniques (Tonic Water). Mais la quinine apporte aussi son lot d’effets secondaires, c’est pourquoi la proportion maximale admise de nos jours dans ces breuvages doit être en dessous de 100 parties par million (PPM),

 

 

À fortes doses, plusieurs effets secondaires peuvent se manifester chez les personnes qui prennent de la quinine comme médicament. Il faut s’en méfier dans les cas de diabète, de problèmes cardiaques, de grossesse (elle peut causer des malformations, ou même la mort du fœtus), et durant l’allaitement. La quinine présente une forte toxicité pour le système nerveux. C’est pourquoi, on lui chercha des remplaçants contre le paludisme.

 

En 1926, les laboratoires Bayer mirent au point la plasmoquine. En 1932, ce fut l’arrivée de la rhodoquine, dont les effets ressemblaient à ceux de la plasmoquine mais qui jaunissait la peau des patients. En 1934, la Chloroquine est synthétisée. C’est le premier médicament antimalarique de synthèse de la classe des amino-4-quinoléines. La recherche d’autres médicaments pour lutter au paludisme n’est pas seulement en vue de trouver des médicaments de synthèse plus faciles à produire ou encore pour trouver des médicaments avec moins d’effets secondaires ou avec effets secondaires moins forts. Il faut chercher d’autres médicaments car le paludisme développe avec le temps des résistances à ces médicaments. Ainsi en 1960, apparaissent les premiers cas de résistance à la chloroquine. Il fallait chercher autre chose.

 

Les Chinois à la rescousse

Lors de la guerre du Vietnam, l’armée nord vietnamienne avait fait creuser un réseau de souterrains, Ceux-ci comportaient de vastes étendues d’eaux stagnantes (excellents réservoirs pour l’anophèle, le moustique qui peut transporter la malaria), ce qui fit en sorte que durant cette guerre, plus de soldats nord-vietnamiens moururent de paludisme qu’au combat. Les généraux firent appels aux Chinois pour venir à bout de l’infestation. Une région de la Chine était alors très peu touchée par la malaria. Les chercheurs chinois remarquèrent que les habitants de cette région buvaient une décoction d’armoise annuelle, une plante indigène de l’endroit, dès les premiers signes du paludisme, ce qui les en guérissait. On eut alors tôt fait d’en extraire le principe actif : l’artémisine.   

 

En 1990, les cas de résistance à la chloroquine ayant sensiblement augmenté, on se rabattit donc sur l’artémisine. Comme le souligne Santé Canada : L'artémisine est un lactone sesquiterpénique contenant un radical peroxyde qui n'a aucune parenté structurale avec un antipaludéen connu. Le Qinghaosu, dérivé de la plante cultivée Artemisia annua, est offert sous plusieurs formes : la molécule mère artémisine (préparations orales, parentérales et suppositoires) ou trois dérivés semi-synthétiques, soit un hémisuccinate hydrosoluble (artésunate) pour administration parentérale ou orale et deux composés liposolubles, artemether et arteether, pour injection intramusculaire. Toutes les préparations ont été étudiées et utilisées seulement à des fins thérapeutiques. Leur emploi est recommandé uniquement dans le cadre d'un traitement curatif et non pour la chimiosuppression.[1]

 

Un autre dérivé

En 2001 l’Organisation mondiale de la santé (OMS) proclame l’artémisine comme étant le plus grand espoir mondial contre le paludisme.  Mais elle doit adoucir ses propos dès 2006 et ne plus encourager l’artémisine en monothérapie de crainte que certaines résistances s’installent. L’artémisine ne tue pas le parasite, elle ne fait que l’affaiblir. De fait, des études ont révélé la présence de foyers de résistances dès 2009.

 

Malgré la quinine, la chloroquine, l’artémisine et tout le reste de l’arsenal thérapeutique à notre disposition, le paludisme demeure une maladie grave. Ainsi en 2008, à l’échelle mondiale, 247 millions de personnes en étaient atteintes et on ne compta pas moins d’un million de morts. Toujours selon Santé Canada : Il s'agit de la principale infection pouvant mettre en danger la vie des Canadiens qui voyagent dans des régions où cette maladie est endémique. Le taux de mortalité parmi les cas graves d'infection à Plasmodium falciparum peut atteindre les 20 % et plus. Les patients doivent être hospitalisés sur-le-champ et recevoir un traitement médical urgent et intensif, dont un antipaludéen par voie parentérale. Le paludisme grave n'est pas fréquent au Canada, en moyenne 14 cas étant enregistrés par année (de 8 à 20 cas chaque année entre 2001 et 2008).[2]  

La quinine qui a donné naissance à l’industrie pharmaceutique nous rappelle par son histoire l’importance de continuer à investir dans la recherche constante de nouveaux médicaments. La guerre entre l’homme et les divers agents infectieux n’est jamais gagnée et sans nouveaux médicaments disponibles en cas opportun, les pathogènes gagnent du terrain.

Pour l’amour d’un père : l’Aspirin

Après bien des balbutiements: l'ASPIRIN

La douleur est probablement aussi vieille que l'homme et la recherche de moyen pour l'enrayer ou du moins l'atténuer doit dater de la même époque. L'arsenal des remèdes de grand-mères regorge de moyens de toutes sortes. Si certains de ceux-ci semblent des plus farfelus, comme coucher à côté de son animal de compagnie (chien ou chat) pour lui transférer sa douleur et ainsi s'en débarrasser ou encore s'entourer la tête d'épluchures de pomme de terre qu'il fallait ensuite enterrer pour retourner le mal au fond de la terre, d'autres avaient des bases plus scientifiques. Ainsi en est-il de l'écorce de saule blanc qui dès l'antiquité fit partie de l'arsenal thérapeutique anti-douleur.

 

L'ASPIRIN avant J.-C,

En effet, Hippocrate, cinq siècles avant Jésus-Christ, prescrivait l'écorce et les feuilles de saule blanc pour combattre douleur et fièvre. Chez les Romains, Pline le Jeune (61 – 114 après J.-C.) ainsi que le célèbre Claude Galien né en Grèce mais qui aménagea à Rome en 162 (approximativement 129 – 201 après J.-C.) en préconisaient l'usage pour les mêmes motifs.

 

L'ASPIRIN au XVIIIème siècle

Plus près de nous, en 1763, un révérend de l'Église anglicane britannique, le Père Edward Stone, présenta une publication à la Société des Sciences vantant les mérites de l'écorce de saule pour traiter la fièvre. Il avait entendu parler de la découverte de la quinine et lorsqu'il constata le goût amer de l'écorce de saule, il en déduit qu'elle aussi devait avoir des applications thérapeutiques. Il avait administré une décoction de cette écorce à 50 patients souffrant de fièvres et ceux-ci en avaient été soulagés.  Puis, en 1825, deux Italiens les pharmaciens F. Fontana et B. Rigatelli réussissent à isoler une forme plutôt impure de la salicyline. Le principe actif du saule fut isolé dans sa forme pure pour la première fois en 1829, par le pharmacien français, Pierre-Joseph Leroux. À partir de 1,5 kilogramme d'écorce il avait isolé 30 grammes d'acide salicylique. Mais la substance provoquait de fortes brûlures d'estomac. Son utilisation fut donc vite oubliée. En 1853, l'un des pères de la chimie moderne, le français Charles Gerhardt fut le premier à faire réagir de l'acide acétique avec le salicylate de soude. Il fut donc le premier à obtenir de l'acide acétylsalicylique (AAS). Mais Gerhardt qui effectuait aussi des recherches sur une autre substance: la quinine, ne vit pas le potentiel de l'AAS. Le chimiste allemand Karl Johann Kraut trouva aussi quelques années plus tard un moyen de produire de l'AAS, mais personne n'est convaincu du potentiel clinique de cette substance amère et irritante.

 

La véritable naissance de l'ASPIRIN

En 1897, un jeune chimiste allemand, Felix Hoffman voulait soulager les souffrances de son père atteint d'un rhumatisme chronique sévère. Le 10 octobre 1897, il réussit à obtenir de l'AAS assez pur à partir d’une autre plante : la spirée ulnaire. Il vint certes en aide à son père, mais ses notes vont être tablettées pendant plus d'un an chez son employeur: la société Bayer. Il faut comprendre que Bayer était à l'époque une compagnie qui s'intéressait surtout à développer et produire des colorants. Elle commençait tout juste alors à s'intéresser aux produits pharmaceutiques.  Un an plus tard, un autre chimiste de la même compagnie, Arthur Eichengrunt, entreprend des études cliniques préliminaires sur l'AAS élaborée par Hoffman. S'utilisant lui-même comme cobaye initial, il étend ses recherches avec quelques amis puis quelques médecins et même un dentiste. Ce dernier d'ailleurs constate l'efficacité du produit avec un patient soulagé d'une terrible rage de dent. Fort de ces arguments, il convainc Bayer de procéder à des essais cliniques à plus grande échelle. Les résultats sont des plus positifs, tant et si bien que le 6 mars 1899 Bayer obtient le brevet pour un nouveau médicament: l'ASPIRIN. Le nom vient de A pour acétyl, SPIR pour l'acide spirique (Hoffman avait extrait l'AAS à partir d'une plante: la reine-des-prés ou en latin Spiraea ulmaria), et in parce que plusieurs suffixe d'appellation de médicaments se terminaient en in ou ine, exemple: quinine, morphine, etc.)

 

Dès sa lancée, l'ASPIRIN alors sous la forme d'une poudre blanchâtre aux médecins s'affiche comme numéro 1 de la vente de médicament au monde.

L'entrée au vingtième siècle verra la poudre se transformer en comprimés solubles. C'est le premier médicament qui est vendu sous cette forme.

 

Quelques grandes dates dans l'évolution de l'ASPIRIN

1915: ASPIRIN est fabriqué sous forme de comprimés et devient disponible en vente libre.

1920: ASPIRIN est utilisé pour traiter la douleur associée aux rhumatismes, au lumbago et à la névralgie.

1952: Lancement de l'ASPIRIN croquable pour enfant.

1969: Le comprimé ASPIRIN atteint la lune. En effet, il fait partie de la trousse pharmaceutique apporté lors du voyage des astronautes qui souffrent souvent de maux de tête et de douleurs musculaires provoqués par les longues périodes d'immobilité durant le voyage.

1974: On commence à découvrir le mode d'action de l'ASPIRIN sur les prostaglandines qui agissent sur l'inflammation et la douleur. Le prix Nobel fut attribué au chercheur britannique  J. Wayne pour avoir découvert que l'AAS inhibait une enzyme nommée cyclo-oxygénase (COX) responsable de la production de la prostaglandine.

1981: Santé Canada reconnaît l'ASPIRIN en usage quotidien comme mesure préventive de l'infarctus du myocarde chez les hommes ayant déjà subi une première attaque. Il est aussi recommandé chez les hommes qui ont subi un premier ICT (ischémie cérébrale transitoire) pour réduire le risque d'AVC.

1987: Santé Canada inclut les femmes dans la prise d'ASPIRIN pour prévenir un AVC suite à une ITC. La recommandation s'étend aussi à tous les patients souffrants d'angine instable pour réduire les risques de décès prématurés.

1998: Arrivée au Canada de l'ASPIRIN Enrobé à faible dose (81mg) en prévention cardiaque quotidienne sous surveillance médicale.

2001: L'utilisation de l'ASPIRIN est officiellement reconnue pour le traitement immédiat d'un infarctus du myocarde aigu présumé. L'administration de l'ASPIRIN dans les quatre premières heures suivant une crise cardiaque peut réduire jusqu'à 25% les risques de décès.

6 mars 2009: l'ASPIRIN souffle ses 110 bougies.   

D'autres applications assez surprenantes sont en cours d'études. Ainsi l'ASPIRIN aurait des effets bénéfiques dans le traitement des cancers du colon. L'American Cancer Society fait état d'une diminution de 40% de ces cancers par l'AAS. Dans une autre étude publiée en décembre dernier, la prise quotidienne d'AAS sur une longue période réduirait de 21% le risque d'apparition de toutes les tumeurs solides.[1]

 

Les côtés sombres de l'ASPIRIN

L'association entre le syndrome de Reye et la prise d'ASPIRIN chez les enfants au début des années 1980 fit en sorte que l'on ne recommande plus depuis ce temps la prise d'ASPIRIN chez les enfants particulièrement dans le traitement de la fièvre lors d'infections virales. L'autre effet secondaire, et celui-là est connu depuis les tous débuts du médicament, a trait aux douleurs gastriques et aux ulcères d'estomac dont souffrent souvent ceux qui doivent prendre de l'ASPIRIN sur de longues périodes. Les COX1 ont pour effet de participer à la production du mucus qui protège la paroi de l'estomac. L'AAS qui inhibe cette classe de COX, réduit donc cette protection naturelle de la paroi stomacale.

 

Au milieu des années 1950, la FDA approuve l'utilisation de l'acétaminophen un anti-douleur et un anti-pyrétique qui offre une meilleure protection de l'estomac. Malheureusement, l'acétaminophen ne présente pas les propriétés anti-inflammatoires de l'AAS. En 1961, les docteurs John Nicholson et Colin Burrows des Laboratoires Boots, en Angleterre, identifièrent une nouvelle classe de médicaments aux propriétés anti-inflammatoires et analgésiques prometteuses.  Il s'agit de l'ibuprophène qui présente aussi des propriétés anti-inflammatoires tout en étant un peu moins protecteur pour la paroi de l'estomac.

 

Au début des années 1990, des chercheurs ont découvert qu'il existait une deuxième classe de COX, baptisée COX2 qui tout en agissant comme anti-inflammatoire n'avait aucun effet sur la formation du mucus dans l'estomac. Des médicaments furent donc mis au point comme anti-COX2, comme le Vioxx et le Célébrex. Malheureusement le premier dut être retiré du marché dès le début des années 2000 à cause d'effets négatifs sur la fonction cardiaque.  

 

D'autres avenues sont à l'étude. Ainsi l'étanercept et l'infliximab ont fait leur apparition vers la fin des années 1990. Ces antagonistes du facteur de nécrose tumorale (TNF) sont utilisés dans le traitements des polyarthrites rhumatoïdes. Mais le fait qu'ils soient injectables et surtout leurs coûts qui se situent entre dix mille et vingt-quatre mille dollars par année réduisent leur utilisation de beaucoup.

 

La bonne vieille ASPIRIN est donc loin d'être battue sur le terrain du traitement de la douleur, de la fièvre et de l'inflammation. Elle a même connue des percées dans la prévention des maladies cardiovasculaires et des maladies cardiaques et de nos jours présente des avenues intéressantes dans le traitement et la prévention de certains cancers. L'AAS: une molécule aux multiples surprises.



[1] http://www.nytimes.com/2010/12/07/us/07aspirin.html?_r=1&ref=americancancersociety dernière consultation le 11 janvier 2011.

De Morphée aux champs de bataille: la morphine

Morphée est une divinité de la Grèce antique. Fils du dieu Hypnos (dieu du sommeil) et de son épouse Nyx (déesse de la nuit), il est représenté comme un papillon dont les ailes battent rapidement et silencieusement. Pour parler aux humains, il occupe leurs rêves et durant le sommeil, il leur apparaît sous des formes humaines diverses, d'où son nom. En Grec, Morpheus signifie forme, En français, nous en avons gardé les mots: morphologie, polymorphisme, etc. Voilà pour la naissance du mot.

À l'origine d'une véritable révolution thérapeutique surtout pour son efficacité comme analgésique sur les champs de bataille de la guerre de Sécession (1861-1865), la morphine est considérée comme à l'origine de la pharmacologie moderne. Ses bienfaits sur le plan médical sont tout aussi reconnus que les problèmes qu'elle a engendrés en toxicomanie. D’ailleurs, son utilisation dans les diverses guerres de la fin du XIXème siècle (guerre de Crimée en Russie, guerre d’Autriche, guerre franco-allemande de 1870, etc.) tant comme analgésique courant que lors des amputations qu’elle rendait supportables a donné naissance à ce qu’on appela d’abord : la maladie du soldat, puis le morphinisme et enfin la morphinomanie.

La paternité de sa découverte fut longtemps contestée. En réalité, son histoire débute en 1803 alors que le chimiste français, Jean-François Derosne, parvient à isoler un sel à partir de l'opium. Ce sel, nommé : le sel de Derosne, était composé de narcotine et de morphine. Derosne qui commença sa carrière comme pharmacien fut surtout connu comme industriel. Avec un associé, il avait mis au point un appareil de distillation capable de raffiner les sucres. Sa machine fut répandue un peu partout en France et le rendit très riche. Après une autre fusion (il faut croire que les fusions d'entreprises étaient aussi populaires au XIXème siècle), son invention donna lieu à de nombreuses autres machines, incluant des machines à vapeur, des presses pour la fabrication de monnaies et des... locomotives. Derosne aura donc eu plus de succès comme industriel que comme pharmacien.

Trois ans plus tard, un autre chimiste compatriote du premier, Armand Séguin, réussit à isoler la morphine mais décida de ne pas publier sa découverte. Il faut avouer que ce chimiste, ami du célèbre Lavoisier (l’auteur du fameux principe : Rien ne se crée, rien ne se perd) avait d'autres occupations. Il mit au point un procédé unique de tannage des peaux et devint le fournisseur unique des armées de Napoléon, ce qui lui conféra une fortune colossale. Il devint même le banquier officiel du célèbre empereur.

Un père officiel

La paternité officielle de la morphine fut accordée en 1817 (près de quinze ans après les travaux de Derosne) au pharmacien allemand Driedrich Wilhelm Sertürner qui démontra que la substance était un sel de l'acide méconique.  Il fut aussi le premier à découvrir que cette substance était un alcali (par opposition aux acides). Il la nomma Morphium en référence à Morphée dont nous avons déjà parlé. Le terme alcaloïde a, quant à lui, été adopté par un autre pharmacien : Karl Friedrich Wilhlem Meissner en 1819. Il englobe toutes les substances végétales alcalines contenant un atome d’azote. Une bonne partie de ces plantes ont une action biologique, particulièrement sur le système nerveux. On peut penser à la caféine, la nicotine, la narcotine, la quinine, etc.

Un premier prix Nobel

Quant à sa structure moléculaire complexe, il faudra attendre plus de cent ans avant qu’elle ne se révèle au fameux chimiste britannique Sir Robert Robinson. En 1939, il reçut le Prix Nobel de chimie pour ses recherches sur les produits végétaux d’importance biologique, particulièrement les alcaloïdes. L’étude de ces substances, leur isolement et leurs propriétés physiologiques furent à tels points producteurs qu’ils fournirent à Rudolph Bucheim l’occasion de fonder le premier institut universitaire en pharmacologie. Il faut avouer que l’engouement pour les substances alcaloïdes allait bon train et chacun présentait sa formule. À titre d’exemple cocasse, soulignons le vin de Mariani du nom de son créateur M. Angelo Mariani, qui prépara une boisson énergisante à partir d’un mélange de vin de Bordeaux et de feuille de cocaïne. Voici tiré de Wikipedia un témoignage d’un utilisateur de l’époque : « Cher Monsieur, J'ai reçu un tel secours de votre vin au moment de mes dernières couches que je vous conjure de m'en faire envoyer d'urgence une nouvelle caisse. »— Léon Bloy, 1898[1]. D’ailleurs cette préparation pour le moins énergisante est l’ancêtre des premiers Coca-Cola qui, eux aussi, jusqu’en 1906, contenaient de la cocaïne. Avant cette date, la dite substance avait acquis en effet ses lettres de noblesses, le vin Mariani ayant obtenu une médaille spéciale du pape Léon XIII. Quant à la cocaïne, le célèbre psychiatre Sigmund Freud en consommait régulièrement et en recommandait l’usage pour contrer l’alcoolisme et la morphinomanie. Comme quoi, l’idée de remplacer un problème par un autre n’est pas nouvelle… Par ailleurs, nombre d’illustres personnages souffrirent de morphinomanie, on n’a qu’à penser à l’écrivain Baudelaire, la chanteuse Édith Piaf et le tristement célèbre nazi Hermann Göring,

La morphine à gogo

La morphine  posa plusieurs problèmes parce qu’utilisée par les toxicomanes au début du XXème. Avant que la législation n’intervienne, la morphine fut utilisée à plusieurs sauces. On l’utilisait pour toutes sortes de troubles mentaux comme l’alcoolisme, la dépression, le trouble bipolaire et l’hystérie. Les mères l’employaient même en en donnant à leurs bébés pour les endormir. En 1906, l’Opium Act aux États-unis vint sonner la fin de la récréation. C’est d’ailleurs à partir de cette initiative que furent adoptées les conventions internationales sur les stupéfiants. La Convention internationale de l’opium règlemente l’utilisation de la morphine et a servi de modèle pour toutes les lois anti-drogues au niveau mondial et ce, encore aujourd’hui.

La morphine est l’analgésique par excellence des syndromes douloureux, aigus ou chroniques. Elle constitue la référence à laquelle sont comparés tous les autres analgésiques en termes d’efficacité. C’est de loin, et encore aujourd’hui, le médicament le plus efficace contre divers types de douleur physique.

Grâce à l’invention de la seringue hypodermique à aiguille creuse par le médecin français Charles Pravaz, en 1840, la morphine devient la première substance active à être injectée dans toute l’histoire des sciences. 

En 1950, la morphine combinée avec de la cocaïne, de l’alcool et d’autres substances forme ce qu’on appela le cocktail de Brompton dont les bénéfices furent reconnus pour apaiser les souffrances en fin de vie. 

D’autres faits d’armes concernant la morphine. En 1951, Henri Laborit, un célèbre chirurgien et neurobiologiste l’utilise pour produire ce qu’il nomme un cocktail lytique qui permet de transporter des blessés graves lors de la guerre d’Indochine en les plongeant dans un état semi anesthésiés.  En 1952, on réussit à fabriquer la morphine par synthèse chimique. Cette méthode industrielle reste cependant inutilisée encore, l’extraction conventionnelle de la morphine à partir de la plante de l’opium étant  bien moins dispendieuse que la méthode synthétique.

Des récepteurs à morphine

En 1973, on découvre l’existence de récepteurs spécifiques aux substances dérivées de l’opium dans le système nerveux central. Deux ans plus tard, après des expériences sur des cochons d’Inde, on démontre que les opiacés occupent la place sur des récepteurs endogènes. Cette trouvaille des chercheurs Hughes et Kosterlitz en Écosse sera le précurseur d’une foule d’autres qui conduiront à la découverte des endorphines, qui sont en réalité des substances semblables à la morphine produites par le corps humain. La capacité innée de produire ces substances en diverses quantités pourrait, entre autre, expliquer la variation de la tolérance à la douleur observée entre les humains de même que l’effet placebo.

 

Les années 1980 virent l’éclosion de nouvelles voies d’administration (voie médullaire, voie cérébro-ventriculaire, etc.)  de la morphine. Ainsi il devient plus facile de contrôler les doses administrées, leur fréquence et leur site d’action. Des formules à une seule prise par jour deviennent disponibles dès le début des années 1990.

Bien qu’on ne connaisse pas encore le mode exact d’action des opiacés en général et de la morphine en particulier, on pourra dire sans risque d’erreur que cette dernière fut à l’aube de l’ère moderne de la pharmacopée.

La morphine fut le premier alcaloïde connu et isolé, elle contribua à la naissance de la toute première faculté universitaire de pharmacologie, elle fut à l’origine de toutes les luttes anti-drogues et soulagea tant les soldats durant les guerres que les personnes en fin de vie. Elle fut et demeure un puissant analgésique fort utilisé.

 

 

La découverte de la vaccination

Jeune fille du Bangladesh atteinte de variole. (1973)

Ramsès V, 1 145 années avant Jésus-Christ serait mort de la variole. Dès la fin 1979, une commission d’experts affirme que la variole a été complètement éradiquée de la surface de la planète.  Le 8 mai 1980, l'OMS le confirme officiellement par sa résolution WHA33.3. Le dernier cas répertorié avait été diagnostiqué en Somalie en début 1977 (Voir figure 1). Que s'est-il passé en ces quelques 3100 ans d'histoires ?

 

Responsable de millions de morts sur tous les continents, la variole a décimé des populations entières. Tel fut le cas, entre autres, des populations amérindiennes. La variole fut associée à de grandes épidémies. Un adulte sur trois ou un enfant sur cinq qui la contractait en mourrait. Ceux qui survivaient étaient souvent défigurés, le visage morcelé par les cicatrices laissées par les pustules créées par la maladie (Voir figure 1). Le début de la fin de ce fléau est bien noté: le 14 mai 1796.

 

C'est aussi la date anniversaire du premier vaccin jamais administré comme tel à un être humain. Ce jour-là, un bon médecin de campagne, le Dr Edward Jenner, tente une expérience dont il fut loin de pouvoir apprécier l'ampleur future.

 

Il prélève du pus sur la main d'une femme, Sarah Nelmes. Celle-ci venait de traire sa vache, qu'elle appelait Blossom, atteinte de la vaccine aussi connue sous le nom de variole des vaches. Blosson avait donc sur ses pis des papules qui sous l'effet de la traite avait déposé du pus sur la main de la trayeuse, Sarah.

 

Le Dr Jenner avait remarqué, ainsi que bien d'autres, que les valets de ferme qui, comme Sarah, trayaient les vaches et étaient en contact avec ce pus, étaient le plus souvent épargnés durant les épidémies de variole humaine.

 

Il préleva donc un peu de ce pus et par scarification inocula un enfant âgé de 8 ans: James Phillip. James contracte la vaccine mais avec une seule pustule qui apparaît et disparaît bien vite. Trois mois plus tard, le Dr Jenner inocule la variole humaine à son jeune protégé. L'enfant n'attrape pas la maladie. Le médecin est bien sûr absolument soulagé et réjoui de ce succès, issu, il faut l'avouer, d'une audace peu commune. Il invente le terme vaccination qui tient son origine latine de vacciae (textuellement : de la vache).

 

Le premier vaccin était donc né. Le Dr Jenner se ruina, dans le sens propre du terme, à vouloir en faire la promotion. Il publie à ses frais un livre intitulé: An Inquiry into the Causes and Effects of the variolae vaccina. Souvenons-nous que Pasteur n'a pas encore découvert le monde microbien. Jenner nomme l'élément pathogène causant la variole : virus mot latin qui signifie poison.

 

Quittant la vie rurale de son Gloucestershire natal, il s'installe à Londres et vaccine gratuitement des centaines de personnes pour prouver les effets de sa découverte. À bout de ressources et au bord de la faillite, il revient s'installer à Berkeley où il exerce la médecine et termine honorablement sa vie.

 

Mais graduellement l'idée fait son chemin,  24 ans plus tard, à l'aube du XIXe siècle, un médecin américain, Benjamin Waterhouse, vaccine tous les membres de sa famille. En 1801, ce sera au tour de Thomas Jefferson, le président des États-Unis, de faire la même chose. La pratique de la vaccination se répand alors très vite en Europe et en Amérique.

 

Plus de 80 années plus tard, Louis Pasteur découvrira les fondements scientifiques expliquant la vaccination et en 1885 l'appliquera à une autre maladie: la rage en vaccinant le jeune Joseph Meister. La vaccination préventive, comme pour la variole et celle curative comme pour la rage sont donc dès lors solidement implantées. Bien que n’ayant plus rien à voir avec la vache, Pasteur conserve le nom vaccination à la mémoire du Dr Jenner, celui qui l’avait ainsi nommée.

 

Vers le milieu du XXe siècle, l'idée d'éradication complète de la variole fait son apparition. Ainsi, en 1950, la Panamerican Sanitary Organisation entreprend par des campagnes massives de vaccination d'éradiquer la variole de l'Amérique. L'Union soviétique emboîte le pas en 1958 et l'OMS en 1959. Mais les résultats ne sont pas au rendez-vous. Au milieu des années 1960, les responsables du programme constate: «Les campagnes d'éradication reposant entièrement ou essentiellement sur la vaccination de masse furent couronnées de succès dans quelques pays mais ont échoué dans la plupart des cas.»

 

En 1967, l'OMS adopte donc une nouvelle stratégie. Il s'agirait alors d'identifier les cas de variole, de les isoler et de vacciner tous ceux qui vivent à proximité de ces cas. Ce mode d'intervention connu sous le nom de stratégie de surveillance et d'endiguement connut enfin le succès escompté tant et si bien que la variole n'existe plus comme maladie à la surface de la terre. Pour éviter toute contamination accidentelle, tous les stocks connus du virus furent transférés dans deux laboratoires, le Center for Disease Control and Prevention (CDC) aux États-Unis et le Centre national de recherche en virologie et biotechnologie (VECTOR) de Koltsovo en Russie. Ces laboratoires conservent ces souches pour fin de recherche scientifique et au cas où de nouveaux cas viendraient à se manifester. Par exemple, au Canada, la vaccination de masse a été abandonnée en 1972. Tous ceux qui sont nés après cette date n'ont donc jamais été vaccinés contre ce virus.  On doit donc conserver des stocks pour recommencer une vaccination advenant une contamination accidentelle ou lors d'une guerre biologique par exemple.

 

Le deuxième vaccin a être mis au point fut, tel que souligné plus haut, celui de Pasteur contre la rage en 1885.  Ont suivi en 1896, celui contre la fièvre typhoïde, en 1897, contre la peste, en 1923, contre la diphtérie, en 1926, le tétanos. Voici, selon Wikipedia la liste chronologique de la découverte des vaccins :

 

 

Bien sûr, tous les vaccins n'ont pas la même efficacité, et il serait illusoire penser éradiquer toutes les maladies infectieuses de la terre.  Il convient de souligner particulièrement les travaux du Dr Harold Jennings, un chercheur canadien au CNRC, récipiendaire du prestigieux prix Galien en 2006, qui a mis au point le vaccin synthétique contre la méningite. Ce vaccin a permis de sauver ou d’améliorer la vie de centaines de bébés et de jeunes enfants partout dans le monde. De plus, le brevet de ce vaccin seul a permis au CNRC de récolter plus de vingt millions de dollars à ce jour. Mais, la mise au point des nouveaux vaccins est toujours l’occasion de voir renaître un tollé de protestataires. On a qu’à se remémorer les histoires autour de la vaccination contre la grippe A H1N1, ou encore les levées de boucliers contre le vaccin contre le VPH. Pourtant dans ce cas, le vaccin pourrait sauver encore bien des vies en prévenant le cancer du col de l’utérus.

 

Si on se souvenait un peu plus des victoires passées, peut-être accepterions-nous plus facilement les nouveaux vaccins. Ainsi, l’éradication de la variole montre qu’avec une volonté sans faille de part et d’autre, un travail d’équipe et un esprit de solidarité internationale, il est possible d’atteindre dans le domaine de la santé publique des objectifs des plus ambitieux.

 

Au nom de nous tous aujourd'hui qui bénéficions de l'éradication de la variole de notre planète, merci au Dr Edward Jenner, à son jeune protégé James Phillip, à la fermière Sarah Nelmes et à sa vache Blossom qui ce 14 mai 1976 allaient révolutionner la lutte aux maladies infectieuses.