À la découverte des médicaments

Les textes ici publiés sont extraits du livre, Ces médicaments qui ont changé nos vies, écrit parJacques Beaulieu aux Éditions MultiMondes (2014)

La quinine: la naissance d’une industrie : La pharmaceutique

 

Qu’ont en commun la boisson gazeuse Schweppes, les Jésuites et la naissance de l’industrie pharmaceutique ? Mais avant de répondre directement à la question voici une belle et cruelle histoire qui se passe au Pérou au temps des colonies espagnoles. L’épouse du vice-roi, la comtesse Anna del Chinchon, est atteinte du paludisme. Zima, sa dévouée servante péruvienne lui fait boire une décoction qui guérit la comtesse.  La servante sera exécutée par les autochtones parce qu’elle a dévoilé à l’ennemi l’unique moyen de se prémunir contre la malaria. Et cette maladie constituait alors leur seule chance d’espérer voir un jour les conquistadors quitter leur pays. Comme les victimes de l’histoire sont habituellement oubliées, les botanistes ne devaient retenir que le nom de Chinchona pour baptiser l’arbre sauveur.  L’écorce de l’arbre quinquina allait faire le tour du monde. Les Jésuites de Lima en rapportèrent à Rome pour lutter contre les fièvres qui faisaient alors rage chaque été en Italie; d’où son nom Herbe ou Poudre  des Jésuites.

 

Deux pharmaciens français, collaborateurs de longue date, allaient isoler le principe actif de l’écorce de cet arbre. Pierre Pelletier et Joseph Caventou travaillent ensemble à l’Hôpital de Saint-Antoine à Paris. Ils y disposent de laboratoire et procèdent à l’extraction de divers alcaloïdes. Ils isoleront au cours de leur brillante association qui dura plus de 25 années, entre autres : la chlorophylle, l’émétine (à partir de la plante Ipéca), la strychnine, la caféine, la cinchonine et la… quinine. Dès 1826, ils ouvrirent un atelier de fabrication et traitèrent plus de 160 tonnes d’écorce de quinquina pour fabriquer quelque 1 800 kilogrammes de sulfate de quinine. Cette production marque le début du remplacement des plantes médicinales par des principes actifs. Ceux-ci offraient l’avantage d’être bien dosée par rapport aux plantes médicinales dont le contenu était variable, incertain et parfois même frelaté.

 

Un produit qui fait fureur

Les deux pharmaciens auraient bien pu, comme c’était la coutume à l’époque, garder pour eux leur secret de fabrication pour en tirer le plus de profit. Car, il faut l’avouer, leur produit faisait fureur. Il pouvait abaisser la fièvre, diminuer la douleur, guérir et prévenir le paludisme. Cette maladie constituait un frein réel aux visées colonialistes des pays d’Europe. En effet, lorsque les armées arrivaient aux Indes, en Afrique ou en Amérique du Sud, elles étaient souvent décimées par des infestations de paludisme pour lesquelles les individus n’avaient aucune protection ni résistance. Pelletier et Caventou décidèrent donc de publier les résultats de leur recherche, ce qui permettait à tous d’en bénéficier. Plusieurs entrepreneurs allemands et hollandais se mirent donc à extraire la quinine, traçant ainsi les bases des grandes compagnies pharmaceutiques. L’arbre provenant d’abord du Pérou, de réels problèmes d’approvisionnement se firent bientôt sentir. Il fallait pouvoir adapter la culture de cet arbre dans d’autres pays.  Les Hollandais y parvinrent les premiers en transplantant l’arbre en Indonésie (Île de Java), ils surent ainsi s’accaparer du quasi monopole de la production de quinine jusque vers les années 1930, où le quinquina put être aussi acclimaté à l’Afrique. Le Zaïre est aujourd’hui le plus grand pays producteur de l’écorce de quinquina.

 

Au début du vingtième siècle, un médecin neurologue autrichien, le docteur Julius Wagner-Jauregg, trouva une utilisation originale de la quinine, ce qui lui valut le prix Nobel de médecine et de physiologie en 1927 pour sa technique appelée «malariathérapie». Wagner-Jauregg avait remarqué que lors de forts accès de fièvre, les patients atteints de syphilis voyaient leur condition s’améliorer temporairement. Il lui vint donc l’idée d’injecter à ces patients le paludisme. Une fois infectés, trois ou quatre grands accès de fièvre étaient souvent suffisants pour les guérir de la syphilis en tuant la bactérie responsable de l’infection. Par la suite, il ne restait qu’à traiter ces patients avec la quinine pour les guérir de la malaria. Il valait mieux risquer quelques morts dus à la malaria que de garder une syphilis qui allait tuer à coup sûr. Mais l’arrivée des antibiotiques allait rendre désuète la malariathérapie du récipiendaire de ce prix Nobel. Ce médecin fut aussi à l’origine de l’utilisation des électrochocs pour guérir les névroses chez des soldats lourdement traumatisés par la guerre. Quelques cliniques utilisèrent à outrance cette technique si bien que la plupart des soldats préféraient retourner au front plutôt que de subir les électrochocs. N’eut été du témoignage de son ami, le célèbre Sigmund Freud, le docteur aurait certainement été reconnu coupable de pratiques barbares lors de son procès intenté par divers hauts membres de l’armée autrichienne.

 

À votre santé

La quinine connut d’autres applications hétéroclites. Ainsi la légende veut qu’à cause de son goût amer, elle soit à l’origine du gin tonic. Le célèbre cocktail aurait été inventé par les coloniaux britanniques en Inde. Il fut aussi introduit dans diverses eaux gazeuses dont le Schweppes, le Canada Dry et diverses autres eaux toniques (Tonic Water). Mais la quinine apporte aussi son lot d’effets secondaires, c’est pourquoi la proportion maximale admise de nos jours dans ces breuvages doit être en dessous de 100 parties par million (PPM),

 

 

À fortes doses, plusieurs effets secondaires peuvent se manifester chez les personnes qui prennent de la quinine comme médicament. Il faut s’en méfier dans les cas de diabète, de problèmes cardiaques, de grossesse (elle peut causer des malformations, ou même la mort du fœtus), et durant l’allaitement. La quinine présente une forte toxicité pour le système nerveux. C’est pourquoi, on lui chercha des remplaçants contre le paludisme.

 

En 1926, les laboratoires Bayer mirent au point la plasmoquine. En 1932, ce fut l’arrivée de la rhodoquine, dont les effets ressemblaient à ceux de la plasmoquine mais qui jaunissait la peau des patients. En 1934, la Chloroquine est synthétisée. C’est le premier médicament antimalarique de synthèse de la classe des amino-4-quinoléines. La recherche d’autres médicaments pour lutter au paludisme n’est pas seulement en vue de trouver des médicaments de synthèse plus faciles à produire ou encore pour trouver des médicaments avec moins d’effets secondaires ou avec effets secondaires moins forts. Il faut chercher d’autres médicaments car le paludisme développe avec le temps des résistances à ces médicaments. Ainsi en 1960, apparaissent les premiers cas de résistance à la chloroquine. Il fallait chercher autre chose.

 

Les Chinois à la rescousse

Lors de la guerre du Vietnam, l’armée nord vietnamienne avait fait creuser un réseau de souterrains, Ceux-ci comportaient de vastes étendues d’eaux stagnantes (excellents réservoirs pour l’anophèle, le moustique qui peut transporter la malaria), ce qui fit en sorte que durant cette guerre, plus de soldats nord-vietnamiens moururent de paludisme qu’au combat. Les généraux firent appels aux Chinois pour venir à bout de l’infestation. Une région de la Chine était alors très peu touchée par la malaria. Les chercheurs chinois remarquèrent que les habitants de cette région buvaient une décoction d’armoise annuelle, une plante indigène de l’endroit, dès les premiers signes du paludisme, ce qui les en guérissait. On eut alors tôt fait d’en extraire le principe actif : l’artémisine.   

 

En 1990, les cas de résistance à la chloroquine ayant sensiblement augmenté, on se rabattit donc sur l’artémisine. Comme le souligne Santé Canada : L'artémisine est un lactone sesquiterpénique contenant un radical peroxyde qui n'a aucune parenté structurale avec un antipaludéen connu. Le Qinghaosu, dérivé de la plante cultivée Artemisia annua, est offert sous plusieurs formes : la molécule mère artémisine (préparations orales, parentérales et suppositoires) ou trois dérivés semi-synthétiques, soit un hémisuccinate hydrosoluble (artésunate) pour administration parentérale ou orale et deux composés liposolubles, artemether et arteether, pour injection intramusculaire. Toutes les préparations ont été étudiées et utilisées seulement à des fins thérapeutiques. Leur emploi est recommandé uniquement dans le cadre d'un traitement curatif et non pour la chimiosuppression.[1]

 

Un autre dérivé

En 2001 l’Organisation mondiale de la santé (OMS) proclame l’artémisine comme étant le plus grand espoir mondial contre le paludisme.  Mais elle doit adoucir ses propos dès 2006 et ne plus encourager l’artémisine en monothérapie de crainte que certaines résistances s’installent. L’artémisine ne tue pas le parasite, elle ne fait que l’affaiblir. De fait, des études ont révélé la présence de foyers de résistances dès 2009.

 

Malgré la quinine, la chloroquine, l’artémisine et tout le reste de l’arsenal thérapeutique à notre disposition, le paludisme demeure une maladie grave. Ainsi en 2008, à l’échelle mondiale, 247 millions de personnes en étaient atteintes et on ne compta pas moins d’un million de morts. Toujours selon Santé Canada : Il s'agit de la principale infection pouvant mettre en danger la vie des Canadiens qui voyagent dans des régions où cette maladie est endémique. Le taux de mortalité parmi les cas graves d'infection à Plasmodium falciparum peut atteindre les 20 % et plus. Les patients doivent être hospitalisés sur-le-champ et recevoir un traitement médical urgent et intensif, dont un antipaludéen par voie parentérale. Le paludisme grave n'est pas fréquent au Canada, en moyenne 14 cas étant enregistrés par année (de 8 à 20 cas chaque année entre 2001 et 2008).[2]  

La quinine qui a donné naissance à l’industrie pharmaceutique nous rappelle par son histoire l’importance de continuer à investir dans la recherche constante de nouveaux médicaments. La guerre entre l’homme et les divers agents infectieux n’est jamais gagnée et sans nouveaux médicaments disponibles en cas opportun, les pathogènes gagnent du terrain.

De Morphée aux champs de bataille: la morphine

Morphée est une divinité de la Grèce antique. Fils du dieu Hypnos (dieu du sommeil) et de son épouse Nyx (déesse de la nuit), il est représenté comme un papillon dont les ailes battent rapidement et silencieusement. Pour parler aux humains, il occupe leurs rêves et durant le sommeil, il leur apparaît sous des formes humaines diverses, d'où son nom. En Grec, Morpheus signifie forme, En français, nous en avons gardé les mots: morphologie, polymorphisme, etc. Voilà pour la naissance du mot.

À l'origine d'une véritable révolution thérapeutique surtout pour son efficacité comme analgésique sur les champs de bataille de la guerre de Sécession (1861-1865), la morphine est considérée comme à l'origine de la pharmacologie moderne. Ses bienfaits sur le plan médical sont tout aussi reconnus que les problèmes qu'elle a engendrés en toxicomanie. D’ailleurs, son utilisation dans les diverses guerres de la fin du XIXème siècle (guerre de Crimée en Russie, guerre d’Autriche, guerre franco-allemande de 1870, etc.) tant comme analgésique courant que lors des amputations qu’elle rendait supportables a donné naissance à ce qu’on appela d’abord : la maladie du soldat, puis le morphinisme et enfin la morphinomanie.

La paternité de sa découverte fut longtemps contestée. En réalité, son histoire débute en 1803 alors que le chimiste français, Jean-François Derosne, parvient à isoler un sel à partir de l'opium. Ce sel, nommé : le sel de Derosne, était composé de narcotine et de morphine. Derosne qui commença sa carrière comme pharmacien fut surtout connu comme industriel. Avec un associé, il avait mis au point un appareil de distillation capable de raffiner les sucres. Sa machine fut répandue un peu partout en France et le rendit très riche. Après une autre fusion (il faut croire que les fusions d'entreprises étaient aussi populaires au XIXème siècle), son invention donna lieu à de nombreuses autres machines, incluant des machines à vapeur, des presses pour la fabrication de monnaies et des... locomotives. Derosne aura donc eu plus de succès comme industriel que comme pharmacien.

Trois ans plus tard, un autre chimiste compatriote du premier, Armand Séguin, réussit à isoler la morphine mais décida de ne pas publier sa découverte. Il faut avouer que ce chimiste, ami du célèbre Lavoisier (l’auteur du fameux principe : Rien ne se crée, rien ne se perd) avait d'autres occupations. Il mit au point un procédé unique de tannage des peaux et devint le fournisseur unique des armées de Napoléon, ce qui lui conféra une fortune colossale. Il devint même le banquier officiel du célèbre empereur.

Un père officiel

La paternité officielle de la morphine fut accordée en 1817 (près de quinze ans après les travaux de Derosne) au pharmacien allemand Driedrich Wilhelm Sertürner qui démontra que la substance était un sel de l'acide méconique.  Il fut aussi le premier à découvrir que cette substance était un alcali (par opposition aux acides). Il la nomma Morphium en référence à Morphée dont nous avons déjà parlé. Le terme alcaloïde a, quant à lui, été adopté par un autre pharmacien : Karl Friedrich Wilhlem Meissner en 1819. Il englobe toutes les substances végétales alcalines contenant un atome d’azote. Une bonne partie de ces plantes ont une action biologique, particulièrement sur le système nerveux. On peut penser à la caféine, la nicotine, la narcotine, la quinine, etc.

Un premier prix Nobel

Quant à sa structure moléculaire complexe, il faudra attendre plus de cent ans avant qu’elle ne se révèle au fameux chimiste britannique Sir Robert Robinson. En 1939, il reçut le Prix Nobel de chimie pour ses recherches sur les produits végétaux d’importance biologique, particulièrement les alcaloïdes. L’étude de ces substances, leur isolement et leurs propriétés physiologiques furent à tels points producteurs qu’ils fournirent à Rudolph Bucheim l’occasion de fonder le premier institut universitaire en pharmacologie. Il faut avouer que l’engouement pour les substances alcaloïdes allait bon train et chacun présentait sa formule. À titre d’exemple cocasse, soulignons le vin de Mariani du nom de son créateur M. Angelo Mariani, qui prépara une boisson énergisante à partir d’un mélange de vin de Bordeaux et de feuille de cocaïne. Voici tiré de Wikipedia un témoignage d’un utilisateur de l’époque : « Cher Monsieur, J'ai reçu un tel secours de votre vin au moment de mes dernières couches que je vous conjure de m'en faire envoyer d'urgence une nouvelle caisse. »— Léon Bloy, 1898[1]. D’ailleurs cette préparation pour le moins énergisante est l’ancêtre des premiers Coca-Cola qui, eux aussi, jusqu’en 1906, contenaient de la cocaïne. Avant cette date, la dite substance avait acquis en effet ses lettres de noblesses, le vin Mariani ayant obtenu une médaille spéciale du pape Léon XIII. Quant à la cocaïne, le célèbre psychiatre Sigmund Freud en consommait régulièrement et en recommandait l’usage pour contrer l’alcoolisme et la morphinomanie. Comme quoi, l’idée de remplacer un problème par un autre n’est pas nouvelle… Par ailleurs, nombre d’illustres personnages souffrirent de morphinomanie, on n’a qu’à penser à l’écrivain Baudelaire, la chanteuse Édith Piaf et le tristement célèbre nazi Hermann Göring,

La morphine à gogo

La morphine  posa plusieurs problèmes parce qu’utilisée par les toxicomanes au début du XXème. Avant que la législation n’intervienne, la morphine fut utilisée à plusieurs sauces. On l’utilisait pour toutes sortes de troubles mentaux comme l’alcoolisme, la dépression, le trouble bipolaire et l’hystérie. Les mères l’employaient même en en donnant à leurs bébés pour les endormir. En 1906, l’Opium Act aux États-unis vint sonner la fin de la récréation. C’est d’ailleurs à partir de cette initiative que furent adoptées les conventions internationales sur les stupéfiants. La Convention internationale de l’opium règlemente l’utilisation de la morphine et a servi de modèle pour toutes les lois anti-drogues au niveau mondial et ce, encore aujourd’hui.

La morphine est l’analgésique par excellence des syndromes douloureux, aigus ou chroniques. Elle constitue la référence à laquelle sont comparés tous les autres analgésiques en termes d’efficacité. C’est de loin, et encore aujourd’hui, le médicament le plus efficace contre divers types de douleur physique.

Grâce à l’invention de la seringue hypodermique à aiguille creuse par le médecin français Charles Pravaz, en 1840, la morphine devient la première substance active à être injectée dans toute l’histoire des sciences. 

En 1950, la morphine combinée avec de la cocaïne, de l’alcool et d’autres substances forme ce qu’on appela le cocktail de Brompton dont les bénéfices furent reconnus pour apaiser les souffrances en fin de vie. 

D’autres faits d’armes concernant la morphine. En 1951, Henri Laborit, un célèbre chirurgien et neurobiologiste l’utilise pour produire ce qu’il nomme un cocktail lytique qui permet de transporter des blessés graves lors de la guerre d’Indochine en les plongeant dans un état semi anesthésiés.  En 1952, on réussit à fabriquer la morphine par synthèse chimique. Cette méthode industrielle reste cependant inutilisée encore, l’extraction conventionnelle de la morphine à partir de la plante de l’opium étant  bien moins dispendieuse que la méthode synthétique.

Des récepteurs à morphine

En 1973, on découvre l’existence de récepteurs spécifiques aux substances dérivées de l’opium dans le système nerveux central. Deux ans plus tard, après des expériences sur des cochons d’Inde, on démontre que les opiacés occupent la place sur des récepteurs endogènes. Cette trouvaille des chercheurs Hughes et Kosterlitz en Écosse sera le précurseur d’une foule d’autres qui conduiront à la découverte des endorphines, qui sont en réalité des substances semblables à la morphine produites par le corps humain. La capacité innée de produire ces substances en diverses quantités pourrait, entre autre, expliquer la variation de la tolérance à la douleur observée entre les humains de même que l’effet placebo.

 

Les années 1980 virent l’éclosion de nouvelles voies d’administration (voie médullaire, voie cérébro-ventriculaire, etc.)  de la morphine. Ainsi il devient plus facile de contrôler les doses administrées, leur fréquence et leur site d’action. Des formules à une seule prise par jour deviennent disponibles dès le début des années 1990.

Bien qu’on ne connaisse pas encore le mode exact d’action des opiacés en général et de la morphine en particulier, on pourra dire sans risque d’erreur que cette dernière fut à l’aube de l’ère moderne de la pharmacopée.

La morphine fut le premier alcaloïde connu et isolé, elle contribua à la naissance de la toute première faculté universitaire de pharmacologie, elle fut à l’origine de toutes les luttes anti-drogues et soulagea tant les soldats durant les guerres que les personnes en fin de vie. Elle fut et demeure un puissant analgésique fort utilisé.

 

 

La découverte de la vaccination

Jeune fille du Bangladesh atteinte de variole. (1973)

Ramsès V, 1 145 années avant Jésus-Christ serait mort de la variole. Dès la fin 1979, une commission d’experts affirme que la variole a été complètement éradiquée de la surface de la planète.  Le 8 mai 1980, l'OMS le confirme officiellement par sa résolution WHA33.3. Le dernier cas répertorié avait été diagnostiqué en Somalie en début 1977 (Voir figure 1). Que s'est-il passé en ces quelques 3100 ans d'histoires ?

 

Responsable de millions de morts sur tous les continents, la variole a décimé des populations entières. Tel fut le cas, entre autres, des populations amérindiennes. La variole fut associée à de grandes épidémies. Un adulte sur trois ou un enfant sur cinq qui la contractait en mourrait. Ceux qui survivaient étaient souvent défigurés, le visage morcelé par les cicatrices laissées par les pustules créées par la maladie (Voir figure 1). Le début de la fin de ce fléau est bien noté: le 14 mai 1796.

 

C'est aussi la date anniversaire du premier vaccin jamais administré comme tel à un être humain. Ce jour-là, un bon médecin de campagne, le Dr Edward Jenner, tente une expérience dont il fut loin de pouvoir apprécier l'ampleur future.

 

Il prélève du pus sur la main d'une femme, Sarah Nelmes. Celle-ci venait de traire sa vache, qu'elle appelait Blossom, atteinte de la vaccine aussi connue sous le nom de variole des vaches. Blosson avait donc sur ses pis des papules qui sous l'effet de la traite avait déposé du pus sur la main de la trayeuse, Sarah.

 

Le Dr Jenner avait remarqué, ainsi que bien d'autres, que les valets de ferme qui, comme Sarah, trayaient les vaches et étaient en contact avec ce pus, étaient le plus souvent épargnés durant les épidémies de variole humaine.

 

Il préleva donc un peu de ce pus et par scarification inocula un enfant âgé de 8 ans: James Phillip. James contracte la vaccine mais avec une seule pustule qui apparaît et disparaît bien vite. Trois mois plus tard, le Dr Jenner inocule la variole humaine à son jeune protégé. L'enfant n'attrape pas la maladie. Le médecin est bien sûr absolument soulagé et réjoui de ce succès, issu, il faut l'avouer, d'une audace peu commune. Il invente le terme vaccination qui tient son origine latine de vacciae (textuellement : de la vache).

 

Le premier vaccin était donc né. Le Dr Jenner se ruina, dans le sens propre du terme, à vouloir en faire la promotion. Il publie à ses frais un livre intitulé: An Inquiry into the Causes and Effects of the variolae vaccina. Souvenons-nous que Pasteur n'a pas encore découvert le monde microbien. Jenner nomme l'élément pathogène causant la variole : virus mot latin qui signifie poison.

 

Quittant la vie rurale de son Gloucestershire natal, il s'installe à Londres et vaccine gratuitement des centaines de personnes pour prouver les effets de sa découverte. À bout de ressources et au bord de la faillite, il revient s'installer à Berkeley où il exerce la médecine et termine honorablement sa vie.

 

Mais graduellement l'idée fait son chemin,  24 ans plus tard, à l'aube du XIXe siècle, un médecin américain, Benjamin Waterhouse, vaccine tous les membres de sa famille. En 1801, ce sera au tour de Thomas Jefferson, le président des États-Unis, de faire la même chose. La pratique de la vaccination se répand alors très vite en Europe et en Amérique.

 

Plus de 80 années plus tard, Louis Pasteur découvrira les fondements scientifiques expliquant la vaccination et en 1885 l'appliquera à une autre maladie: la rage en vaccinant le jeune Joseph Meister. La vaccination préventive, comme pour la variole et celle curative comme pour la rage sont donc dès lors solidement implantées. Bien que n’ayant plus rien à voir avec la vache, Pasteur conserve le nom vaccination à la mémoire du Dr Jenner, celui qui l’avait ainsi nommée.

 

Vers le milieu du XXe siècle, l'idée d'éradication complète de la variole fait son apparition. Ainsi, en 1950, la Panamerican Sanitary Organisation entreprend par des campagnes massives de vaccination d'éradiquer la variole de l'Amérique. L'Union soviétique emboîte le pas en 1958 et l'OMS en 1959. Mais les résultats ne sont pas au rendez-vous. Au milieu des années 1960, les responsables du programme constate: «Les campagnes d'éradication reposant entièrement ou essentiellement sur la vaccination de masse furent couronnées de succès dans quelques pays mais ont échoué dans la plupart des cas.»

 

En 1967, l'OMS adopte donc une nouvelle stratégie. Il s'agirait alors d'identifier les cas de variole, de les isoler et de vacciner tous ceux qui vivent à proximité de ces cas. Ce mode d'intervention connu sous le nom de stratégie de surveillance et d'endiguement connut enfin le succès escompté tant et si bien que la variole n'existe plus comme maladie à la surface de la terre. Pour éviter toute contamination accidentelle, tous les stocks connus du virus furent transférés dans deux laboratoires, le Center for Disease Control and Prevention (CDC) aux États-Unis et le Centre national de recherche en virologie et biotechnologie (VECTOR) de Koltsovo en Russie. Ces laboratoires conservent ces souches pour fin de recherche scientifique et au cas où de nouveaux cas viendraient à se manifester. Par exemple, au Canada, la vaccination de masse a été abandonnée en 1972. Tous ceux qui sont nés après cette date n'ont donc jamais été vaccinés contre ce virus.  On doit donc conserver des stocks pour recommencer une vaccination advenant une contamination accidentelle ou lors d'une guerre biologique par exemple.

 

Le deuxième vaccin a être mis au point fut, tel que souligné plus haut, celui de Pasteur contre la rage en 1885.  Ont suivi en 1896, celui contre la fièvre typhoïde, en 1897, contre la peste, en 1923, contre la diphtérie, en 1926, le tétanos. Voici, selon Wikipedia la liste chronologique de la découverte des vaccins :

 

 

Bien sûr, tous les vaccins n'ont pas la même efficacité, et il serait illusoire penser éradiquer toutes les maladies infectieuses de la terre.  Il convient de souligner particulièrement les travaux du Dr Harold Jennings, un chercheur canadien au CNRC, récipiendaire du prestigieux prix Galien en 2006, qui a mis au point le vaccin synthétique contre la méningite. Ce vaccin a permis de sauver ou d’améliorer la vie de centaines de bébés et de jeunes enfants partout dans le monde. De plus, le brevet de ce vaccin seul a permis au CNRC de récolter plus de vingt millions de dollars à ce jour. Mais, la mise au point des nouveaux vaccins est toujours l’occasion de voir renaître un tollé de protestataires. On a qu’à se remémorer les histoires autour de la vaccination contre la grippe A H1N1, ou encore les levées de boucliers contre le vaccin contre le VPH. Pourtant dans ce cas, le vaccin pourrait sauver encore bien des vies en prévenant le cancer du col de l’utérus.

 

Si on se souvenait un peu plus des victoires passées, peut-être accepterions-nous plus facilement les nouveaux vaccins. Ainsi, l’éradication de la variole montre qu’avec une volonté sans faille de part et d’autre, un travail d’équipe et un esprit de solidarité internationale, il est possible d’atteindre dans le domaine de la santé publique des objectifs des plus ambitieux.

 

Au nom de nous tous aujourd'hui qui bénéficions de l'éradication de la variole de notre planète, merci au Dr Edward Jenner, à son jeune protégé James Phillip, à la fermière Sarah Nelmes et à sa vache Blossom qui ce 14 mai 1976 allaient révolutionner la lutte aux maladies infectieuses.