3. avr., 2021

Le deuil de notre système de santé

Il y a une dizaine d’années, je signais un livre : Révolutionner les soins de santé, c’est possible qui fut publié aux Éditions Trois-Pistoles. J’en profite à nouveau pour remercier mes deux collaborateurs à cet ouvrage, les docteurs Alban Perrier et Robert Ouellet. Ce qui est désolant, l’envers de la médaille, pourrait-on dire, est que dix ans plus tard, les choses n’ont pratiquement pas changé, tout au plus, se sont-elles détériorées. Qui l’eut crû ? En plus des milliers de décès liés à la Covid-19, devrons-nous nous résoudre à faire le deuil de notre système de santé ? Voici donc un extrait de ce livre qui illustre fort bien l'état de notre situation en 2011 et en... 2021 :

« En réalité, toutes les promesses électorales, toutes les mesures qui devaient régler les problèmes et toutes les tentatives de solutions n’ont rien donné. Lorsque le manque d’argent fut invoqué, on augmenta les budgets en santé, et tous ont crû que le problème se réglerait. Mais non ! Alors ce fut la notion de pénurie de médecins, d’infirmières, etc. On attendit patiemment le temps nécessaire à l’arrivée de nouvelles cohortes, mais le problème n’est pas encore résolu. On appliqua des mesures de gestion, en apparence fort efficaces, aux règles d’opération des urgences et, encore là, ce fut un constat d’échec. En réalité, l’opinion du public sur son système de santé a suivi les 5 phases du deuil anticipé tel que définies par la psychiatre américaine Elizabeth Kübbler-Ross :

1)      Le déni

Lorsqu’on vous annonce que vous souffrez d’une terrible maladie, le premier réflexe est le déni. On s’est trompé de diagnostic, ce n’est pas possible que ça m’arrive à moi, je n’y crois pas; voilà ce qu’on entend très souvent. En ce qui concerne notre système de santé, le déni fait partie de notre quotidien. Depuis longtemps, on nous incite à croire que nous avons le meilleur système au monde. Même des délégations viennent d’un peu partout à travers la planète pour prendre des leçons sur notre système de santé. Remarquez qu’aucun pays n’a copié notre modèle, mais nous avons continué à nous gargariser d’illusions comme si nous avions le plus meilleur système de santé.

2)      La colère

Encore ici, à l’annonce d’une tragédie, la colère représente le deuxième réflexe le plus fréquent. Le raisonnement pourrait se résumer ainsi : C’est injuste, je n’ai rien fait pour m’attirer cela, la vie me fait une vacherie! Malheureusement, en ce qui concerne notre disponibilité à contester, la colère n’est pas l’apanage du peuple québécois. De mon propre souvenir, la dernière fois que j’ai vu le bon peuple en colère fut le 17 mars 1955 alors qu’une rébellion éclata devant le Forum de Montréal suite à la décision de Clarence Cambell de suspendre Maurice, le Rocket, Richard. La fois précédente fut la révolte des Patriotes en 1837. Alors, attendre une manifestation de colère des Québécois face à leur système de santé est quelque peu utopique. D’autant plus que lorsqu’on réalise vraiment que le système fonctionne mal, on est souvent soit trop vieux ou trop malade pour organiser quelque manifestation que ce soit.

 3)      La négociation

Si pour ce qui est de la colère, nous faisons plutôt piètre figure, nous sommes par contre les champions de la négociation. La liste interminable des commissions d’enquête et la succession des ministres en titre nous fournissent, si tant est qu’il y ait besoin, la preuve de notre patience et de notre endurance en termes de négociation.  

4)      La dépression

Lorsqu’on se rend finalement compte qu’il n’est plus possible de renier la situation, que notre colère vis-à-vis celle-ci s’est révélée tout aussi inefficace que nos tentatives multiples de négociation, arrive un stade où nous réalisons notre impuissance à régler le problème. Il peut y avoir alors une certaine dépression. Cette dépression se fait sentir par un sentiment d’inaction. En santé, la tactique fut assez simple, bien que son résultat fût des plus complexes. En somme, s’étant ingéré dans cette sphère de notre vie, l’État en vint à nous faire accepter que la santé et son système sont des plus complexes. Devant cette édification de la complexité, il devient plus facile de baisser les bras.

5)      L’acceptation

Bien souvent, vous entendrez parler ici de résignation. Une fois que toutes les étapes précédentes ont été traversées, le patient en vient à se résigner à son sort. Pourtant, telle n’est pas la solution. Il y a toute une différence entre la résignation et l’acceptation. Dans la résignation, il ne reste que peu de place à l’action. Accepter le fait que notre système de santé en soit rendu à un tel niveau de coûts avec si peu d’accessibilité est une chose, se résigner à ce qu’il en soit toujours ainsi en est une autre.

Il est donc non seulement possible mais hautement souhaitable de comprendre à quel point nous en avons peu pour notre argent, et que nous sommes en droit d’exiger plus en termes d’accessibilité aux soins de santé. »

De retour en 2021

Mais pour ce faire, nous devrons accepter de changer les choses. Si nous ne tirons pas les leçons que cette pandémie du coronavirus nous a fait réaliser, et si nous n’effectuons pas un solide coup de barre en osant, eh oui, disons-le en osant changer les structures même de notre système, dans dix ans, nous en serons encore à supplier à genou le fédéral de nous fournir les dizaines de milliards de dollars supplémentaires. Plusieurs l’ont dit, et pas parmi les moindres : dépolitiser, décentraliser et démocratiser. En dépolitisant, le gouvernement se débarrassera enfin du carcan de la gestion au jour le jour du système. En décentralisant, il permet aux instances locales de prendre des décisions adaptées à leurs besoins locaux spécifiques. En démocratisant, il permet aux patients d’avoir enfin un mot à dire dans la gestion et l’élaboration du système de santé.

Y a-t-il un chef dans la salle ?I