5. juin, 2021

Pandémie, opération et coopération

Nous avons tous appris à opérer, que ce soit le travail quotidien, pourvoir aux besoins de notre famille ou encore diriger une entreprise ou même un pays. C’est donc du travail et des opérations de chacun que la société peut non seulement survivre mais aussi évoluer. Mais pendant des dizaines d’années, nos gouvernements nous ont appris qu’ils opéraient pratiquement en vases clos sans tenir compte des avis de la population qui les a élus.

Comme j’ai eu l’occasion de signer ou co-signer 38 livres durant ma carrière, l’édition est un domaine que je fréquente depuis plusieurs décennies. Jusqu’au début des années 2000, trouver un éditeur était relativement facile. C’était la belle époque où les maisons d’édition recevaient de généreuses subventions du gouvernement fédéral. Le gouvernement Harper, soucieux de bien opérer, décida de mettre fin à ces aides de l’état à l’édition. La mathématique paraissait simple : chez nos voisins du sud, il n’y avait pas ces subsides du gouvernement et le monde de l’édition s’y portait à merveilles. Mais si le gouvernement conservateur de l’époque avait consulté les éditeurs, avant d’y imposer le couperet, ils auraient vite compris que les États-Unis, compte près de dix fois plus de population que le Canada, donc dix fois plus d’acheteurs potentiels de livres. Quinze ans après ce geste unilatéral ici, pour un auteur, trouver un éditeur devient de plus en plus ardu.

Pour revenir à la santé et à la pandémie que nous traversons, encore ici, les idéologies du passé nous rattrapent. En exemple : pendant des années, le Québec était sans aucune équivoque le lieu privilégié au Canada de la recherche scientifique. Pratiquement toutes les grandes compagnies pharmaceutiques avaient leur bureau-chef canadien, leurs installations de recherche et leurs usines de fabrication de médicaments au Québec. Mais les politiques du début des années 2000 allaient changer la donne. Pour bien gérer un état, il fallait couper les prix et les coûts en santé. Cette « saine » opération de l’État ajoutée à une mouvance de mondialisation, allait mettre fin à cet âge d’or de l’industrie pharmaceutique ici. Puis, en vingt ans, le marché a pu avec des cycles de haut et de bas, reprendre du poil de la bête.

Fin des opérations, début des coopérations

L’arrivée de la pandémie allait mettre à mal ces élans de radinisme de nos gouvernements et pour cause ! Un beau matin, nous nous sommes trouvés confrontés à cette triste réalité où nous avions besoins de vaccins et… il n’y avait plus de fabricants capables de fournir des vaccins au pays.  Oups ! un examen de conscience s’impose, et un changement de paradigme aussi. Et, paradoxalement, l’exemple nous est venue en grande partie par le monde de la recherche pharmaceutique.

Ce qui avait été impossible durant toute l’histoire de l’humanité est alors arrivé. Grâce à un effort de tous les chercheurs à travers le monde, nous avons pu, en moins d’un an, mettre au point des vaccins capables de neutraliser cette désastreuse COVID-19. Cet élan de solidarité et de coopération aura été le maillon qui nous permettra de vaincre enfin cette pandémie.

Nos gouvernants en viendront-ils à adapter leur gestion de l’état ? Traverseront-ils avec succès ces passages de l’opération à la coopération ? L’exercice est pourtant plus difficile qu’il en appert. Passer du « j’ai été élu pour prendre et assumer des décisions » au « je vais consulter et ajuster mes décisions aux divers consensus apportés » comporte son lot de risque. Deux exemples s’imposent. Du côté fédéral, le CEPMB (Conseil d'examen du prix des médicaments brevetés), l’organisme chargé, entre autres, de fixer les prix des médicaments au Canada continuera-t-il à imposer ses dictats ou acceptera-t-il enfin de s’asseoir et d’établir une véritable coopération avec l’industrie pharmaceutique ? S’il ne l’a pas fait à ce jour, ce n’est certes pas par le manque d’invitations de l’industrie en ce sens.

Sur le plan provincial, le gouvernement s’engagera-t-il enfin à ébranler les structures du titanesque MSSSQ entre autres en décentralisant budgets et gestion du réseau et en le démocratisant par l’ajout du Bureau des usagers ? Il est certain que, tant pour l’exemple du fédéral que celui du provincial, changer est synonyme de risque. Mais il faudra bien trouver les mots pour leur expliquer que l’opération sans coopération serait encore pire.

« Le sang sèche vite en entrant dans l’histoire »

chantait Jean Ferrat dans sa chanson intitulée : Nuit et brouillard. Ainsi, nous risquons bien d’avoir oublié les séquelles de la pandémie de la grippe espagnole qui sévissait il y a cent ans. Lorsqu’enfin cette pandémie s’éteignait, les populations se sont lancées dans les réjouissances ce qui valut le terme : années folles attribué à ces 8 ans qui ont succédé à la crise. C’était une période intense d’activités sociales, culturelles et économiques. Mais comme à l’époque, le support de l’état était quasi inexistant, le tout s’est terminé par la grande crise économique, la Grande Dépression comme on l’appelait alors qui ravagea le monde industriel pendant les 10 ans qui suivirent (1929-1939) et qui ne se termina qu’avec le début de la deuxième grande guerre mondiale (1939-1945).

La seule solution qui s’impose pour éviter de connaître le même sort aujourd’hui est de faire comme l’univers des sciences vient de nous démontrer et cela s’appelle : la coopération. Cela s’applique dans le milieu scientifique, le milieu culturel et le milieu économique. Sinon, au Canada l’accès aux médicaments rétrécira comme peau de chagrin et au Québec, le système de santé s’écoulera sous son propre poids tandis que les prix des logements deviendront inaccessibles pour de plus en plus de gens. C’est ce à quoi les opérations comptables nous amèneront si nous ne passons pas enfin en mode coopération.