31. juil., 2021

L’homme âgé, cet inconnu.

C’était en juin 2019, six mois avant le début des manifestations de la Covid-19. La vie était alors tout ce qu’il y a de plus normal. En ce qui me concerne, c’était avec beaucoup de fierté qu’avec l’aide du médecin gériatre Stéphane Lemire, nous remettions le manuscrit final de mon 37ième livre intitulé : Vieillir, la belle affaire. Le livre arriva en librairie en septembre 2019. Et il connut un très beau succès.

Et, à la lumière de ce que la pandémie nous a fait vivre, je souhaiterais ici revoir certains aspects de cet ouvrage dont je suis toujours aussi fier. Pour ce faire, permettez-moi de vous rappeler les premières lignes de ce livre.

« Peu de gens savent être vieux »

-François de La Rochefoucauld[1]

La vieillesse n’arrive pas par hasard et est, au contraire, hautement prévisible. Contrairement à ce qui se passait il y a un siècle à peine, aujourd’hui la plupart des gens atteindront l’âge de la vieillesse.  Non seulement nous comptons plus de personnes âgées, mais celles-ci vivent plus longtemps. « En 1971, le Canada a rejoint le rang des pays dit « vieux », ainsi qualifiés par les Nations-Unis lorsque les personnes de 65 ans et plus représentent 8% et plus de l’ensemble de la population. Ce n’est qu’en 1978, que le Québec dépasse ce seuil, ayant longtemps bénéficié d’un taux de natalité supérieur au reste du Canada (ROC), particulièrement pour la période 1946-1965, période d’après-guerre surnommée le « baby-boom ». »[2] 

Pourtant, la vieillesse représente un paradoxe et un tabou dans notre société. Un paradoxe car si tous et chacun voulons vivre le plus longtemps possible, personne ne voudrait vieillir. Elle représente un tabou parce qu’il s’agit d’un sujet qu’on évite plus souvent qu’autrement d’aborder.

Bien sûr, il y a eu des guides de préparation à la retraite tant sur les plans financiers que sociaux. Mais le présent ouvrage regarde plus loin. Il ne s’agit plus ici de savoir ce que nous pouvons faire durant les années qui suivent le travail mais bien de permettre au plus grand nombre un « vieillissement en santé », voire même de rendre possible ce que certains qualifient de « vieillissement réussi »[3].   Pour y arriver, un vieillissement actif tel que proposé par l’Organisation mondiale de la santé[4] est certainement la clé!

Ce sera l’évidence pour la majorité d’entre vous : lire un livre ne saurait suffire à porter des jugements définitifs sur des situations cliniques.  Ceci pourrait s’avérer dangereux et même fatal.  L’objectif ici est de vous permettre de poser les bonnes questions aux bonnes personnes afin de faire du vieillissement la plus belle affaire possible.  En cas de problème, un professionnel de la santé autorisé devrait être en mesure de vous épauler et n’hésitez pas à y avoir recours.  Ce livre n’aura pas la prétention d’apprendre aux lecteurs comment vieillir. Tout au plus ce dernier pourra y trouver des réponses aux questions qui le préoccupent face au vieillissement. »

La première phrase se lit : La vieillesse n’arrive pas par hasard et est, au contraire, hautement prévisible.  Or, à la lumière du nombre de personnes décédées parmi les personnes âgées, il faut constater que notre société n’avait pas su prévoir ce vieillissement de sa population. C’est comme si, en 1950, on ne pouvait penser qu’en 2020, toutes celles et ceux qui sont nés cette année-là ou avant seront âgées de 70 ans et plus en 2020. Et, on n'a pas su non plus les protéger.

Au paragraphe suivant du livre, on peut lire : Pourtant, la vieillesse représente un paradoxe et un tabou dans notre société. Un paradoxe car si tous et chacun voulons vivre le plus longtemps possible, personne ne voudrait vieillir. Elle représente un tabou parce qu’il s’agit d’un sujet qu’on évite plus souvent qu’autrement d’aborder.  Car, on ne parlait pas de la vieillesse. Bien sûr avec ces milliers de personnes âgées décédées durant cette pandémie, on en a finalement parlé. On a même accéléré la construction de milieux de vies plus adéquats pour les personnes âgées. On a trouvé (enfin) plus de personnel et de meilleures règles en CHSLD et puis… on en parle moins. La grande question : en a-t-on parlé avec les personnes âgées ? Parfois, nous avons la triste impression que l’avenir de nos personnes âgées ne concernent que nos gouvernements. Le fédéral veut établir des règles pan canadiennes pour contrôler les soins, le provincial rêve d’éliminer les résidences privées pour tout prendre sous son giron. Cette habitude bureaucratique de vouloir imposer une solution unique à des centaines de milliers de personnes différentes est insidieusement entrée dans nos mœurs. Et son pendant aussi pernicieux consiste à ne pas consulter les personnes concernées. Peut-on penser ou espérer qu’enfin, on prenne le temps de questionner et d’écouter les personnes âgées avant de déterminer quels seront leurs milieux de vie ? Personnellement, je connais bien des personnes qui ont choisi de vivre dans un milieu donné et sont très contents de leurs choix. 

Au dernier paragraphe, la phrase « Ce livre n’aura pas la prétention d’apprendre aux lecteurs comment vieillir » est certes l’une des plus importante de ce livre. Il est grandement temps que l’on cesse d’infantiliser les personnes âgées et penser qu’on peut leur dire comment et où vieillir.

Finalement, nous en arrivons à la première citation présentée dans ce livre : Peu de gens savent être vieux.  Il y a un peu moins de dix ans, Marc Villemain, un écrivain français utilisait le terme « gériacide » par rapport à la place que notre société laisse aux personnes âgées. À cause de la pandémie, bien moins de gens ont pu être vieux. La moindre des choses serait d’écouter celles et ceux qui ont survécu à ce gériacide.  


[1] François VI, duc de la Rochefoucauld (1613-1680), prince de Marcillac, fut un célèbre écrivain, moraliste et érudit français

[2] Marcel Arcand, Réjean Hébert, Précis pratique de gériatrie, Edisem, Maloine, 2007. P. : 3

[3] Ces notions seront abordées au chapitre 1.

[4] Voir le lien internet http://bit.ly/vieilliractif en l’écrivant dans votre navigateur web.