7. nov., 2021

Penser à l'extérieur de la boîte

Si vous demandez à un laitier si le lait est bon pour la santé, les chances qu’il vous réponde oui sont grandes. Et si vous le lui reposez la même question dans six mois ou dans deux ans, vous obtiendrez la même réponse. Cela tombe sous le sens.

Pourtant, lorsque le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec désire faire des changements majeurs, une révolution selon ses propres prétentions, il continue de poser les mêmes questions aux mêmes personnes. Bien sûr, chaque ministre est bardé d’une cohorte de hauts fonctionnaires des plus compétents. Mais ceux-ci ne peuvent malheureusement pas répondre différemment (comprendre : proposer des solutions différentes) que ce soit à l’actuel ministre de la Santé ou au précédent, ou à l’autre avant, etc…

Ces hauts fonctionnaires, aussi compétents soient-ils, ne peuvent que répondre d’un ministre à l’autre qu’avec des propositions de changements structuraux. Ils proposeront d’ajouter des échelons ou plus rarement d’en supprimer, d’ajouter des systèmes de contrôle ou plus rarement d’en supprimer. C’est ainsi qu’on en est venu à exiger qu’une infirmière ait à remplir un formulaire d’une vingtaine de pages après avoir vu un patient ou encore qu’un médecin doive compléter des réquisitions et aussi des rapports cliniques aussi complexes que fastidieux. Et la réponse des fonctionnaires à ces réalités bureaucratiques est de fournir des assistants aux infirmières pour les soulager de ces tâches administratives. Une bien belle idée : ajouter des bureaucrates à un système déjà écrasé sous sa propre bureaucratie.

Quant aux changements de vocables, c’est ainsi que nous sommes passés des régies régionales de santé, aux agences de santé et, maintenant, aux CISSS et aux CIUSSS.

En réalité, il semble bien qu’ici aussi les mêmes questions aux mêmes personnes amènent fatalement les mêmes réponses : ajouter des paliers bureaucratiques et modifier les nomenclatures. Cela peut s’observer tant dans les dédales de l’organigramme du ministère que dans les présentations de leurs services des communications. Ainsi à un ministre ou à un premier ministre qui n’en peuvent plus d’entendre parler des problèmes du système de santé qui reviennent jour après jour dans les médias et de se faire poser des questions sur ces problèmes, la réponse des hauts fonctionnaires spécialisés en communication : non pas régler ces problèmes, mais changer leurs noms : désormais, nous ne parlerons plus de problèmes en santé, mais plutôt d’enjeux. Comme ce mot est moins alarmant que son prédécesseur, les médias en parleront moins longtemps et le ministre sera content.

La solution qui s’impose : poser les questions à d’autres.

Si nous ne pouvons pas changer les questions, au moins pourrions-nous les poser à d’autres personnes. Quelles sont celles-ci ? Encore ici, le lexique bureaucratique a longtemps tenté de mêler les cartes. Au début, ces personnes s’appelaient des « malades » qui étaient d’ailleurs traités en première ligne par des « garde-malades ». À l’époque, même les urgences des hôpitaux étaient dirigées et opérées par des garde-malades qui traitaient les patients et qui n’appelaient les médecins que si le cas le nécessitait vraiment. Mais le terme « malade » tomba en désuétude, celui-ci devint le patient dont l’étymologie vient du grec antique pathos qui signifie : souffrant. Après quelques décennies, le nom changea encore : il devint l’usager, puis le bénéficiaire. Après tant d’appellation, le malade, patient, usager ou bénéficiaire devint pratiquement anonyme. Un peu comme les marques de commerce sans nom, il perdit toute importance. Il passa littéralement à l’oubli.

Le patient, cet inconnu

Récemment notre ministre de la Santé, accompagné de notre premier ministre et de la Présidente du Conseil du trésor ont annoncé la création d’un projet de loi mammouth, une véritable révolution dans notre système de santé, ont-ils ajouté. Est-ce que dans cette révolution, on a pensé à adresser nos questions à d’autres personnes ? Malheureusement, il semble bien que non. Dans le but de m’en assurer, j’ai posé ces deux questions à 39 organismes et associations voués à différents groupes de patients.

  1. Avez-vous reçu un appel du bureau du ministre pour vous inviter à prendre part à la création du projet de loi mammouth en santé ?

Rép. :

2)      Avez-vous été informé de quelque source que ce soit de cette décision ?

Rép. :

En réalité, aucun des 39 organismes consultés n’a répondu oui à l’une ou l’autre de ces questions. Un seul m’a répondu qu’il était déjà arrivé dans le passé que le ministère demande leur opinion et qu’il s’attendait peut-être à recevoir une demande en ce sens pour le projet de loi mammouth. Par contre, une dizaine ont même pris le temps d’ajouter dans leurs commentaires qu’ils n’étaient pas surpris de ne pas avoir été consultés, puisqu’ils ne l’avaient jamais été lors des réformes précédentes.

Alors, il appert que ce patient, celui-là même que l’on a voulu mettre au cœur du système il y a plus de 30 ans, ne fasse pas parti de notre système de santé. Démocratiser le système de santé devrait donc effectivement et essentiellement faire partie de cette révolution et même à la mise en place de celle-ci. Il ne faut pas attendre de présenter le projet de loi mammouth aux patients, il faut plutôt inviter les patients et leurs associations à participer à l’élaboration de ce projet.

Lorsque l’on parle de dépolitisation, on devrait regarder des systèmes tels Hydro-Québec, la Société de l’assurance-automobile du Québec, la Société des alcools et voir dans ces fleurons québécois et dans les autres sociétés d’état des modèles qui devraient inspirer le MSSSQ.

Finalement, une vaste décentralisation du système s’impose tant pour que les bonnes solutions viennent des bonnes personnes aux bons endroits que pour améliorer l’implication du personnel des régions dans la refonte de leur ministère.

Donc, si vous me demandez quelles sont les solutions, je vous donnerai les mêmes réponses : démocratiser, décentraliser et dépolitiser. Quel gouvernement osera le faire ? Souhaitons que ce soit celui, le seul à ce jour, qui a parlé de révolutionner les soins de santé. Ce à quoi, j’ajoute bien humblement : c’est possible…

Alors, je vous le demande, mesdames et messieurs les dirigeants, si vous voulez changer le système, ne demandez pas à vos gens à l’intérieur de vos boîtes comment le faire, demandez-le à celles et eux qui sont à l’extérieur, les patientes et les patients, vous aurez enfin des réponses différentes.