4. déc., 2021

Le docteur Alban Perrier

La semaine dernière Madame Francine Charbonneau, députée de Mille-Îles, a remis au Dr Alban Perrier la Médaille de l’Assemblée nationale. À mon humble avis, cet honneur est plus que largement mérité par le docteur Perrier. J’ai eu le privilège de travailler à deux reprises avec ce grand médecin. Avec son collègue, le Dr Robert Ouellet et moi-même, nous avons signé en 2012 un livre portant pour titre Révolutionner les soins de santé, c’est possible. Puis en 2014, je signais un autre livre : Ces médecins qui ont marqué le Québec. Sans aucun doute, le docteur Perrier était l’un d’eux. Ces deux projets m’ont rempli de bonheur et, aujourd’hui, d’honneur. Voici donc sa courte biographie.


Alban Perrier, un gramme de naïveté, une tonne de travail

Il est né à Hemmingford en Montérégie le 10 janvier 1942. Son père était vétérinaire et le jeune Alban avait perçu chez lui une forme de regret de n'avoir pu faire médecine. À l'âge de 10 ans, gros changement. Toute la famille Perrier vient s'installer à Montréal, le père ayant obtenu un poste de contrôleur des viandes à la compagnie Canada Packers. Alban s'adapte à sa nouvelle vie et les ruelles du quartier Rosemont deviennent pour lui le lieu de rencontre avec les amis. Cette facilité d'adaptation n'est pas nécessairement bien perçue par son père qui ne voit pas d'un bon œil les activités urbaines de son fils. Il décide donc de l'envoyer étudier au Séminaire de Saint-Jean.

Alban Perrier y fera tout son cours classique comme pensionnaire. Le cours classique était dispensé par des religieux. Il durait 8 années à la fin desquelles l’étudiant se voyait décerner un baccalauréat es art de l'Université de Montréal. Les pensionnaires entraient en classe en début septembre et à part quelques jours de sorties à l'Action de Grâce, à Noël et à Pâques, ils résidaient en permanence au séminaire. Alban Perrier s'y trouvait heureux comme un poisson dans l'eau. Tant les jeux dans les ruelles de Rosemont que son cours classique lui avaient donné le goût de la collégialité. Alban aimait la vie en groupe.

Il admet lui-même que ses notes au cours classiques n'auraient pas normalement été suffisantes pour être admis en médecine. Sa moyenne se situait dans les 70% tandis qu'il aurait fallu 90% et plus. Mais deux facteurs l'auront aidé à son admission. D'abord la rencontre avec le docteur Jean Frappier, alors responsable des admissions en médecine à l'Université de Montréal, avait été des plus positives. Puis à l'époque des cours classiques, l'Université de Montréal réservait des places pour chacun des collèges classiques sous sa responsabilité. En 1963, Alban fut le seul élève du Séminaire de Saint-Jean à demander une admission en médecine.

Certaines personnes sont dotées d'une mémoire extrêmement performante, celle du docteur Perrier exigeait plus d'efforts. Pour réussir à la faculté, il devait étudier jusque tard la nuit et se lever très tôt. Mais son organisme réagissait si bien à cet horaire qu'il en était presque venu à penser que le sommeil n'était pas un besoin mais une invention de l'homme.

Alban Perrier termine ses études de médecine à l'Université de Montréal en 1968. La chirurgie l'avait bien attiré un peu, mais après coup, il décida qu'il ne pourrait pas entrevoir une carrière, prisonnier d'une salle de chirurgie. Il opta donc pour la pratique générale.

En résumé, trois facteurs ont contribué à former le jeune docteur Perrier: un système d'éducation qui encourageait la collégialité, une capacité de travail hors du commun et un brin de naïveté qui lui a permis de demander son admission en médecine alors que son dossier académique n'était pas des plus forts.

En 1968, la pratique médicale est en pleine mutation. D'un système entièrement privé où les patients devaient payer pour tous les soins reçus et pour leur hospitalisation, l'assurance hospitalisation en 1961 et l'assurance maladie, le premier janvier 1970 allaient garantir un accès public et gratuit à tous. Pour les médecins de l'époque qui avaient développé une pratique très individualisée, le changement allait s'avérer déterminant. Pour le tout jeune docteur Perrier qui avait appris à jouer en groupe dans les ruelles de Rosemont et à travailler en groupe au cours classique, la collégialité allait de soi. C'était ainsi que les choses devaient se faire. Les CLSC n'étaient alors pas nés et déjà notre jeune docteur se prend du désir d'en ouvrir un, mais pas un CLSC public comme on les connaîtra quelques années plus tard (1974), mais un CLSC privé. Encore ici sa naïveté l'aidera ainsi que sa capacité de travail. Il réussit d'abord à convaincre un collègue de la faisabilité d'un tel projet. Puis, ils consacrent deux dimanches à se promener de porte en porte à Laval pour demander aux gens si la venue de médecins dans leur quartier leur paraissait une chose souhaitable. Ce sondage maison assez loin des rigueurs usuelles les a suffisamment convaincus pour que chacun décide d'investir tout ce qu'il pouvait emprunter de leur banque, de leurs parentés et de leurs amis pour ouvrir en 1968 la première version de ce qui est devenu la Polyclinique Médicale Concorde à Laval. Durant les quatre années suivantes, une quinzaine de médecins se joindront au docteur Perrier. En 1972, les lieux sont devenus exigus. Le docteur Perrier décide alors de faire construire la Polyclinique Concorde à l'endroit où elle se trouve encore de nos jours. La polyclinique connaîtra trois agrandissements majeurs : l’un en 1976, l’autre en 1986 et un dernier en 2006.

Le docteur Alban Perrier avait réussi à concrétiser l'œuvre de sa vie: une polyclinique qui reçoit aujourd'hui plus de 7 000 patients par semaine. Sous sa gouverne la polyclinique Concorde fut la première à s'informatiser (dès 1981) et aussi la première clinique privée à s'équiper d'un CTSCAN en 1987.

Mais bien plus que du béton et les chiffres, c'est la philosophie même du Dr Perrier qui a réussi, malgré vents et marées, à s'implanter. Le docteur Perrier a su illustrer de façon concrète le rôle que doit jouer un omnipraticien dans notre système de santé. De ce rôle, il privilégiera deux grands aspects. Le premier et le plus important est la disponibilité envers le patient et les obligations du médecin vis-à-vis ce même patient. Pour lui, l'omnipraticien devrait représenter la porte d'entrée principale dans le système de santé. Et ce contact, Alban Perrier en a fait sa marque de commerce. Jusqu’à sa retraite, il appelait lui-même ses patients pour leur faire part des résultats bons ou mauvais de leurs divers tests de santé. L'autre aspect du rôle de l'omnipraticien est celui d'un rassembleur au sein du système de santé. À titre d'exemple, à sa polyclinique œuvre une équipe d'omnipraticiens à laquelle divers spécialistes viennent se greffer pour compléter le travail. Pour Alban Perrier, un médecin ne peut travailler seul. S'il veut pouvoir se mettre à jour et améliorer constamment sa pratique et sa disponibilité, il doit obligatoirement travailler en groupe. En somme, pour Alban Perrier, l'omnipraticien doit toujours demeurer très proche du patient et jouer le rôle de chef d'équipe au sein d'un groupe multidisciplinaire.

Très tôt dans sa carrière, il voudra faire la promotion de ce rôle du médecin dans le système de santé. C'est ainsi que dès 1976, on le retrouvera impliqué dans l'AMOM (Association des médecins omnipraticiens de Montréal). Encore ce soupçon de naïveté associé à cet ardent désir de faire bouger les choses le porteront même à poser sa candidature en 1979 à la présidence de la FMOQ afin de provoquer un changement de perception et amélioration des conditions de travail des omnipraticiens. Il perdit ses élections (son but était surtout de sensibiliser) mais il faut avouer que l'adversaire était de taille car il ne s’agissait de nul autre que le docteur Gérard Hamel qui d'ailleurs occupa ce poste de 1965 à 1981.

En plus de ces occupations professionnelles à titre de médecin, de fondateur et président de la Polyclinique Médicale Concorde de Laval et de ces activités syndicales, on le retrouvera comme membre (et parfois président) de divers CMDP (Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens) à l'hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, à l'hôpital Fleury et à la Cité de la santé. D'ailleurs, à ce dernier hôpital, il occupera le poste de DSP (directeur des services professionnels) pendant une douzaine d'années (1989-2001). Lorsque la Cité de la santé se retrouvait dans l'eau bouillante, son DSP montait lui-même aux barricades et rencontraient personnellement les médias. Il faut dire qu'il avait acquis une bonne formation médiatique car il avait travaillé près de sept ans (1972-1979) à l'émission hebdomadaire « Pour vous mesdames » animée d'abord par Huguette Proulx puis Nicole Germain à Télé-Métropole (aujourd'hui TVA). On l'a aussi retrouvé en 2008-2009 comme Directeur de la planification à la direction générale du CHUM 2010.

Le docteur Alban Perrier a touché à tout en ce qui concerne la médecine, des accouchements aux salles d'urgence. Homme d'action, il l'a certes été. Il a toujours défendu une proposition de refonte de l’organisation du système de santé québécois. Pour le Dr Perrier, il est plus que temps de dépolitiser la santé. Sa gouvernance plutôt que d'être confiée à l'État, comme c'est actuellement le cas, devrait être transférée à une société d'état, sur le modèle d'Hydro-Québec par exemple. Ainsi libéré des impératifs politiques, cette société d'état pourrait gérer le système de santé à long terme en collaboration avec les partenaires publiques et privés et l’opportunité d’investir dans les secteurs produisant des actifs susceptibles de bonifier des revenus permettant un financement positif des soins de santé tels la pharmaceutique, la technologie, l’information…

Pour tout le dévouement dont vous avez fait preuve envers vos patients et pour votre unique contribution à améliorer notre système de santé, de ma part et maintenant de la part de l’Assemblée nationale : un énorme merci Dr Perrier.